Mes vacances à Saint-Imier chez les agresseurs bienveillants (par Tomjo et Mitou)

Mes vacances à Saint-Imier chez les agresseurs bienveillants (par Tomjo et Mitou)

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« Les idéa­listes de toutes les Écoles, aris­to­crates et bour­geois, théo­lo­giens et méta­phy­si­ciens, poli­ti­ciens et mora­listes, reli­gieux, phi­lo­sophes ou poètes, sans oublier les éco­no­mistes libé­raux, ado­ra­teurs effré­nés de l’i­déal, comme on sait, s’of­fensent beau­coup lors­qu’on leur dit que l’homme, avec son intel­li­gence magni­fique, ses idées sublimes et ses aspi­ra­tions infi­nies, n’est, comme tout ce qui existe dans le monde, qu’un pro­duit de la vile matière. »

Dieu et l’État, Michel Bakou­nine, Genève, 1882

Moins !, « Jour­nal romand d’écologie poli­tique » basé à Lau­sanne, s’affiche en gros titre « pour une éco­lo­gie liber­taire ». Son numé­ro d’été (n°65, juillet/août 2023) annonce en cou­ver­ture des « Ren­contres Inter­na­tio­nales Anti­au­to­ri­taires » célé­brant le 151e anni­ver­saire du congrès de fon­da­tion de l’Internationale anti­au­to­ri­taire (1872), à Saint-Imier, dans le Jura suisse. Nos amis d’Outre-Léman publient à cette occa­sion un dos­sier d’une dou­zaine de pages où divers auteurs — cer­tains plus anar­chistes ou plus éco­lo­gistes que les autres — s’expriment sur le sujet. Ils ne sont pas tou­jours d’accord mais sur le papier, ils res­tent polis. Ils ne parlent pas de ce qui fâche. 

Ils ne pou­vaient évi­dem­ment par­ler d’avance de ce qui s’est réel­le­ment pas­sé à Saint-Imier, lors de ces cinq jours de « ren­contres anti­au­to­ri­taires » (19–23 juillet). De ces meutes d’assaillants queer, agres­sant le stand de la Fédé­ra­tion anar­chiste pour voler, déchi­rer, brû­ler des livres, insul­ter et frap­per des com­pa­gnons de la F.A, sous le regard neutre et bien­veillant des orga­ni­sa­teurs. Sinon avec leur com­pli­ci­té tor­tueuse et bureau­cra­tique — mais tou­jours polie. Pour un compte-ren­du cir­cons­tan­cié, lisez ce qui suit. Il se trouve qu’on y était. Sinon, ne man­quez pas le pro­chain numé­ro de Moins ! qui revien­dra sans doute en détails sur ce moment « d’écologie liber­taire » réelle et concrète[1].

Il faut d’abord expli­quer aux lec­teuses et lec­teurs ce que font à Saint-Imier, entre le 19 et le 23 juillet 2023, 5 000 anar­chistes venus de France, de Suisse, d’Allemagne, d’Italie, d’Espagne, du Chi­li, du Mexique, de Colom­bie, des États-Unis, de Tur­quie, de Bié­lo­rus­sie, d’Iran, de Pologne, d’Ukraine, de Rus­sie, etc.

Ils se retrouvent, comme 151 ans aupa­ra­vant — les 15 et 16 sep­tembre 1872 — dans une sorte d’ « Inter­na­tio­nale anti-auto­ri­taire » (com­prendre anar­chiste), pour échan­ger et débattre. Au len­de­main de la Com­mune de Paris, Marx et Engels manœuvrent contre la ten­dance anar­chiste de Bakou­nine, majo­ri­taire à 60 %, afin de mettre la main sur l’Association Inter­na­tio­nale des Tra­vailleurs (AIT). Les bakou­ni­nistes s’opposent de leur côté aux mani­gances « bureau­cra­tiques » et « auto­ri­taires » des mar­xistes, et à leur vision méca­nique de l’histoire : prise du pou­voir d’État, dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, col­lec­ti­vi­sa­tion, dépé­ris­se­ment de l’État. Les anars sont virés du Congrès de La Haye de 1871 et l’AIT scis­sionne. Les anar­chistes emme­nés par Bakou­nine, Guillaume, Reclus, Cafie­ro, Mala­tes­ta se retrouvent à Saint-Imier pour fon­der leur Inter­na­tio­nale anti-auto­ri­taire. Elle s’organise sans bureau fédé­ral, pour évi­ter les manœuvres autant que les conflits idéo­lo­giques sté­ri­li­sants. Lire à ce sujet le livre de René Ber­thier aux Édi­tions liber­taires (2015), La fin de la pre­mière inter­na­tio­nale. Ber­thier dont on repar­le­ra ci-dessous.

L’ambiance de Saint-Imier 2023 n’a rien à voir. Il ne s’agit plus d’un Congrès, avec des délé­ga­tions inter­na­tio­nales dotées de man­dats impé­ra­tifs, venues signer des réso­lu­tions, mais d’un fes­ti­val en libre-ser­vice où cha­cun musarde à son gré, en tou­riste poli­tique. Il n’y aura pas de décla­ra­tion finale sur la guerre en Ukraine par exemple, ni sur le réar­me­ment inter­na­tio­nal, ni sur la guerre mon­diale faite à la nature, ni — sur­tout — sur la révolte des femmes ira­niennes contre le port du voile et la dic­ta­ture islamiste.

Saint-Imier est aujourd’hui une bour­gade de 5 000 habi­tants du Jura Suisse, dans le can­ton fran­co­phone de Berne. Aux 5 000 Imé­riens s’ajoutent donc 5 000 fes­ti­va­liers, vachés pour cinq jours dans une pâture en pente, errant de work­shops (« ate­liers », je crois, c’est-à-dire en fait expo­sés et/ou dis­cus­sions) en concerts, films et expos dans divers lieux de la ville : le centre de culture et de loi­sirs, le ciné­ma, la place du vil­lage, la pati­noire, la salle de spec­tacles, etc.

Au fond de la val­lée coule la Suze, qui donne son nom à la liqueur de gen­tiane inven­tée dans le vil­lage voi­sin de Son­vil­lier, et avec laquelle on a des­cen­du des quan­ti­tés de ce cock­tail infect qu’on appelle « Suze-Boule », de la Suze et du Red Bull.

Puis au milieu de cette ancienne com­mune hor­lo­gère se trouve L’Espace noir, un café-concert-ciné­ma anar­chiste sym­pa et bien tenu, comme dirait ma grand-mère, ouvert depuis 1987. Il tient lieu d’accueil des Ren­contres. Les orga­ni­sa­teurs y ren­seignent les arri­vants et embauchent des béné­voles aux diverses tâches, comme la cui­sine. Et c’est d’ici que s’organisèrent ces Ren­contres inter­na­tio­nales. Car il y a une orga­ni­sa­tion et des orga­ni­sa­teurs. L’anarchie n’est pas l’anarchique.

L’Espace noir est le lieu de la Fédé­ra­tion liber­taire des mon­tagnes, le groupe local de la Fédé­ra­tion anar­chiste inter­na­tio­nale. C’est elle qui a pris l’initiative des Ren­contres. Un groupe de Coor­di­na­tion s’est ensuite retrou­vé pen­dant trois ans, à rai­son d’une réunion tous les mois, pour les orga­ni­ser. Le groupe « Coor­do » ras­semble une tren­taine de per­sonnes, prin­ci­pa­le­ment des Suisses, mais aus­si des Fran­çais et des Alle­mands. Au fond, il res­sus­cite le « bureau fédé­ral » de la Pre­mière inter­na­tio­nale, moyen­nant quelques chan­ge­ments de noms et de pos­tures. Mais il est clair que « coor­don­ner » revient à « diri­ger » par un autre nom et qu’il vaut mieux, si vous sou­hai­tez déci­der, influer sur la marche et le conte­nu de l’événement, faire par­tie de ce « groupe coor­do » (qui n’est pas un « bureau fédéral »).

Ceci dit, il n’y pas que du pou­voir ; il y a du bou­lot. Coor­di­na­tion des sous-groupes char­gés des finances, de la logis­tique (cha­pi­teaux, ravi­taille­ment), de la cui­sine, de la pro­gram­ma­tion, du site Inter­net, du Salon du livre, du cam­ping, des toi­lettes et pou­belles, des expos, etc. Sans comp­ter les rela­tions diplo­ma­tiques avec la muni­ci­pa­li­té et le can­ton pour la cir­cu­la­tion, les par­kings, les déchets. Bref, c’est le groupe aux trois heures de som­meil par nuit pen­dant les Ren­contres, sans cesse sol­li­ci­té pour gérer des inci­dents sur­prises, comme ces cam­peurs qui tra­versent les voies fer­rées, et la direc­tion des che­mins de fer qui sus­pend son ser­vice et menace d’amendes.

L’événement a néces­si­té 250 000 euros de bud­get et des cen­taines de béné­voles. La Fédé­ra­tion anar­chiste a beau­coup œuvré à sa pré­pa­ra­tion, finan­ciè­re­ment (au moins 10 000 euros) et humai­ne­ment, notam­ment aux postes ingrats comme la comp­ta­bi­li­té ou les pou­belles. C’est elle aus­si qui a finan­cé la venue d’interlocuteurs taï­wa­nais ou phi­lip­pins, dont la pré­sence et l’envie d’assister à cette réunion en Suisse excé­daient leurs moyens propres.

Si la F.A. four­nit de l’argent et de la main d’œuvre, elle n’est pas l’organisatrice offi­cielle. La pro­gram­ma­tion est « fluide », ou « hori­zon­tale », ou « auto-régu­lée » (comme on dit en cyber­né­tique). Du moins vue de l’extérieur. Cha­cun peut pro­po­ser un work­shop sur le sujet de son choix et sur une pla­te­forme numé­rique ; puis, un groupe d’organisateurs lui attri­buent un cré­neau, un lieu, et voi­là. Un bou­ton « Signa­ler un pro­blème », comme sur n’importe quel réseau social, alerte néan­moins l’organisation ano­nyme, invi­sible et fluide, qui décide ou non d’accepter la pro­po­si­tion. C’est ain­si, par exemple, que des sus­pi­cions d’accointances « com­plo­tistes » ont inter­dit toute dis­cus­sion sur la ges­tion auto­ri­taire d’un virus auto­ri­taire — confi­ne­ment, per­mis de sor­tie, QR-codes, amendes, passe vac­ci­nal, vac­ci­na­tions obli­ga­toires, licen­cie­ments de per­son­nel, etc. — lors de ces Ren­contres anti-autoritaires.

La scène d’embrouille se situe dans la pati­noire, au « Book­fair », le salon du livre. S’y trouve, de 9h à 19h, une soixan­taine de tables de presse, celles des fédé­ra­tions anar­chistes ou équi­va­lentes, de France, d’Italie, d’Espagne, de Suisse, de Croa­tie ; celles des syn­di­cats CNT espa­gnols et fran­çais ; celles des librai­ries, des mai­sons d’édition, d’infokiosques ambu­lants. Autant d’anars dans un lieu clos, les fric­tions sont inévi­tables. Enfin, « anars », c’est vite dit. Dès avant le fes­ti­val, de sour­cilleux inclu­si­vistes s’inquiétaient dans leur nov­langue tran­sin­clu­sive et sur Inter­net du peu d’attention réser­vé à « l’accessibilité pour les per­sonnes fra­gi­lexs, les per­sonnes han­dy, agé.e.xs et/ou immunodéprimé.e.xs », sans par­ler des « neurodivergent.ex.s ». Notam­ment face au Covid (!), en som­meil depuis des mois, mais on ne sait jamais.

Et quid des mul­tiples conta­gions qui risquent tou­jours de frap­per toute réunion d’êtres vivants. Nos inclu­si­vistes y ont son­gé. La vie est dan­ge­reuse ? Éli­mi­nons la vie. Selon eux, le « cadre exclu­si­ve­ment en « pré­sen­tiel » » serait « vali­diste par défi­ni­tion »[2]. Même Google Trans­late a échoué à rendre cela dans un quel­conque lan­gage humain — mais cela doit pou­voir se coder pour une com­mu­ni­ca­tion M2M. On voit d’entrée que ces soi-disant « anars 4.0 » sont en fait des ava­tars de la « réa­li­té vir­tuelle », sans rap­port avec ce qui fut l’anarchie, disons de… 1840 (Prou­dhon) jusqu’à La mémoire des vain­cus (Michel Ragon, 1989). Des agents du par­ti tech­no­lo­giste[3].

La mal­heu­reuse Fédé­ra­tion anar­chiste (paye, bosse et ferme ta gueule), se trouve déjà atta­quée à plu­sieurs reprises au sein du comi­té de coor­di­na­tion, avant même le début des Ren­contres, à cause de son oppo­si­tion à l’idéologie anti­spé­ciste. Lors des Ren­contres de 2012, la que­relle tour­nait déjà autour des régimes ali­men­taires des uns et des autres, et des « anti­spé­cistes » s’étaient déjà livrés à des agres­sions phy­siques. On aurait pu s’attendre cette année à des conflits sur la ques­tion « trans », si média­tique ces der­niers mois. C’est au nom de la reli­gion, cette fois, que les queers atta­quèrent phy­si­que­ment et autre­ment les membres de la F.A.

Eh oui, fina­le­ment, d’après les plus récentes décou­vertes de leurs théo­lo­giens, nous aurions bel et bien un Dieu et un Maître. Même qu’il ne faut pas rire des pauvres en esprit qui nous ramènent aux débats des années 1830–1850 ; quand le jeune mou­ve­ment ouvrier et ses pen­seurs s’arrachaient de l’aliénation reli­gieuse, pour se réap­pro­prier leur propre puis­sance humaine et sociale. Mais les queers sont-ils des anar­chistes ? Même de jeunes anar­chistes ? Des anar­chistes d’aujourd’hui ? Ou plu­tôt des anti-anar­chistes et les ultimes reje­tons de la socié­té de consom­ma­tion, dont les moindres dési­rs doivent être la loi de tous ?

La Suze sti­mu­lant notre esprit d’observation, nous avons étu­dié les tri­bus pré­sentes à par­tir de leurs pano­plies. Sans sur­prise, les trois prin­ci­pales sont les anars à barbe, les punks à chiens (ou à chien.x.nes, pour ne pas les micro-agres­ser par mégen­rage[4]), et les queers à sur­vêt, de loin les plus nom­breux, et orga­ni­sés en cam­ping queer, en queer lunch, en queer par­ty. Eux-mêmes se sub­di­vi­sant en sous-dis­tinc­tions raciales et bio­lo­giques (les queers « raci­sés », les trans, les queers neu­ro-aty­piques, les fat & queer, etc.) — notre étude n’a pas rele­vé de « queers bour­geois » ni de « queers pro­lé­taires », sui­vant les dis­tinc­tions péri­mées des boo­mers.

Queer, c’est ain­si qu’on nom­me­ra plus tard les assaillant-es, et c’est ain­si qu’ils se nomment eux-mêmes (on est au moins d’accord là-des­sus) ; bien que cer­tains les appellent les post­mo­dernes, les inter­sec­tion­nels, les wokes, les bien­veillants, les décons­truits — voire les Iels, ou encore La Cin­quième Colonne France Inter, mais c’est un peu long. Les résu­mer est plu­tôt simple, mal­gré leurs amphi­gou­ris. Il s’agit de groupes acti­vistes débar­qués après les artistes contem­po­rains, phi­lo­sophes et cher­cheurs en « sciences sociales » qui rabâchent depuis qua­rante ans que :

  • 1. Les « méta-récits » his­to­riques (Capi­ta­lisme, Socia­lisme, Démo­cra­tie, Pro­grès) étant selon eux cou­pables d’universalisme colo­nial blanc hété­ro­nor­mé, place aux micro-récits indi­vi­duels et com­mu­nau­taires, sub­jec­tifs et spé­ci­fiques, des noirs, femmes, gays, trans, ani­maux, etc. Aux grandes conquêtes maté­rielles et à la révo­lu­tion se sub­sti­tuent des micro-résis­tances « pour des droits », et notam­ment à la reconnaissance.
  • 2. Consé­quem­ment, de même que c’est le regar­deur qui fait l’œuvre (en art contem­po­rain), que l’histoire et le lan­gage passent à la mou­li­nette de la décons­truc­tion (en phi­lo­so­phie), que tout savoir est situé (en sciences sociales), rien n’est plus per­ma­nent, déli­mi­té ou fini, tout n’est que flui­di­té et conti­nui­té (les espèces, les genres, les formes, les espaces, les faits) grâce à la puis­sance de l’esprit et de la tech­no­lo­gie[5].

On ne dira jamais assez les ravages du pseu­do-maté­ria­lisme dia­lec­tique, épi­cé de nietz­schéisme à la mode French Theo­ry, d’où pro­cèdent ces indi­gences. Ni com­ment la lutte contre « l’essentialisme » peut ser­vir de cou­ver­ture à la des­truc­tion du lan­gage et de la pen­sée. Mais com­ment expli­quer à des Per­sonnes en Situa­tion de Dif­fé­rance Men­tale que le délire et la folie existent — indé­pen­dam­ment de toute mal­veillance sub­jec­tive — et que toute idée pous­sée à bout, si juste soit-elle, devient folle.

Éthique du care, politique de droite

Au milieu des tri­bus « cultu­relles » et des équipes de cor­vée, patrouillent des gilets rose fluo, flo­qués du mot « Care ». Ce sont les gilets de la « Team Care », qu’on tra­dui­ra par « Équipe bien­veillance », plu­tôt que par « Équipe Soin ». Un groupe de 10/12 per­sonnes, plu­tôt jeunes, qui se sont attri­bué le pou­voir de faire appli­quer une charte de bons sen­ti­ments qu’elles ont elles-mêmes écrite, et au nom de laquelle elles deman­de­ront à la F.A. de quit­ter les lieux. On ne sait qui sont ces membres de la « Team Care », ni com­ment ils ont été dési­gnés, ni com­ment ils ont pu s’arroger de telles pré­ro­ga­tives, pré­sen­tées sous un jour doucereux.

Le Q.G. de la « Team Care » s’appelle d’abord le « Safe Space », vite renom­mé « Safer Space » — on n’est jamais trop humble. Une salle où se mettre à l’abri, par­ler, et prendre un café. La Team Care n’est pas un Ser­vice d’ordre (trop mas­cu !) ni une « Com­mis­sion Séré­ni­té ». Elle ânonne, telle une voix syn­thé­tique, le dis­cours queer/postmoderne de la « bien­veillance » envers des caté­go­ries de « domi­nés » pré-défi­nies. Voi­ci ce qu’on pou­vait lire sur ses pla­cards à tra­vers la ville :

« La mis­sion de la Team care est de tâcher de créer les condi­tions pour per­mettre aux par­ti­ci­pan­texs de se sen­tir bien afin que l’événement se passe dans une atmo­sphère agréable pour touxtes.

Ses rôles essen­tiels sont la pré­ven­tion, le repé­rage, et la ges­tion des situa­tions d’inconfort, de conflit, de har­cè­le­ment ou de dis­cri­mi­na­tion, qu’elles soient de nature sexiste, trans­phobe, raciste, exo­ti­sante, vali­diste, gros­so­phobe, clas­siste ou tout autre acte repro­dui­sant des dis­cri­mi­na­tions sys­té­miques. La team care n’est ni flic, ni juge, ni édu­ca­teu­ri­cex, ni psy.

Mais les com­por­te­ments allant à l’encontre des valeurs de l’organisation seront pris en charge dans le but d’y mettre fin, en favo­ri­sant la dis­cus­sion et la réflexion et en évi­tant tant que faire se peut l’exclusion (qui reste néan­moins possible).

Le soin est une affaire poli­tique et col­lec­tive et nous comp­tons sur vous pour y par­ti­ci­per joyeusement ! »

Ça com­mence mal. En dépit de son car­na­val de déné­ga­tions, qui la dénonce plus qu’il ne la jus­ti­fie, la Team Care s’apparente à une équipe de vigiles. Un peu flics, un peu juges. La Team Care « repère » et « pré­vient » jusqu’à de banales « situa­tions d’inconfort », selon des « valeurs » et « dis­cri­mi­na­tions sys­té­miques » qu’elle est seule à avoir vali­dées. — Seule, non. Elle est le pou­voir légal et mora­liste (mais usur­pé et clan­des­tin) de la fac­tion Queer, dans ce ras­sem­ble­ment qui ras­semble fina­le­ment assez peu d’anarchistes — même en comp­tant les punks à chiens — ce qui est bien osé. Nombre d’intéressés se récla­mant davan­tage d’un style de vie anar­chique que de l’action anar­chiste dont ils ignorent géné­ra­le­ment l’histoire et les auteurs.

Signe par­mi d’autres de son for­ma­tage et de son agen­da idéo­lo­giques tout faits : la Team Care était absente auprès des cam­peurs le der­nier soir, quand une tem­pête s’est abat­tue sur la val­lée, fai­sant un mort dans la ville voi­sine. Ou alors ses membres n’avaient pas suf­fi­sam­ment décons­truit leur ombro­pho­bie (si, si, ça existe. Pho­bie des éclairs, du ton­nerre, etc.).

Pour toute liesse, l’ambiance à Saint-Imier est plus à éta­blir des listes de pros­crip­tions et à sur­veiller les mots et les com­por­te­ments, qu’à favo­ri­ser la libre expres­sion des idées et dési­rs. Un pan­neau de l’équipe cui­sine enjoint aux convives atta­blés : « Please, wear a shirt. Tant que le patriar­cat ne sera pas abo­li, il y a un dés­équi­libre entre qui peut être torse nu et qui ne peut pas. S’il vous plaît, res­pec­tez la cuisine ! »

Quelle serait la juste cor­rec­tion de ce dés­équi­libre, la cor­rec­tion liber­taire et sub­ver­sive ? Celle qui se pra­tique depuis des décen­nies dans les lieux natu­ristes, ou du moins celle qui se pra­ti­quait dans les ras­sem­ble­ments gau­chistes des années 70. Hommes ou femmes, ceux qui le veulent se baignent nus et se pro­mènent en culottes. La che­mise, c’est mieux pour ne pas trans­pi­rer dans les plats et les assiettes. Mais la pudi­bon­de­rie des queers a une fonc­tion cachée : favo­ri­ser le retour et le pro­grès de ces concep­tions patriar­cales qu’ils pré­tendent hau­te­ment dénoncer.

Les queers ne sont pas des curés parce que l’appareil catho­lique n’a plus assez de pou­voir pour les atti­rer. Mais leur manie de la fat­wa montre assez leur com­plai­sance vis-à-vis des des­po­tismes isla­mistes, comme on le ver­ra plus bas. Leur rêve, c’est la direc­tion du Minis­tère pour la pro­mo­tion de la Ver­tu et la répres­sion du Vice, comme à Rak­ka, en Afgha­nis­tan et en Iran, avec une police des mœurs armée de bâtons et des patrouilles de poli­cières pour impo­ser la tenue hal­lal.

Autre exemple. Une nuit, un slo­gan appa­ru sur les murs ordonne : « White hip­pies, cut your dreads off ». S’ensuit une assem­blée, grave et empe­sée, pour tran­cher la ques­tion — dont toute per­sonne nor­ma­le­ment consti­tuée se fout comme de la der­nière tein­ture du der­nier influen­ceur. Un jus­ti­cier blanc, et anglo­phone, exige sans sour­ciller : « We urge white people to cut their dreads off ». Après dis­cus­sions et conci­lia­bules, la Team Care décide — et de quel droit décide-telle ? — que oui, por­ter des nattes quand on est blanc, c’est raciste. Ce serait de l’« appro­pria­tion cultu­relle » — quand bien même les Gau­lois, les Égyp­tiens, les Francs, les Vikings, les Indiens por­taient « de longs che­veux en forme de corde », et jusqu’au frère de Jésus lui-même, Jacques le Juste, qui les avait jusqu’aux chevilles.

John­ny Clegg, le White Zulu qui avait appris à chan­ter et à dan­ser, ado­les­cent, contre l’apartheid, avec les employés noirs, sur le toit de son immeuble ? — Un raciste.

Ce genre de « réap­pro­pria­tion » pour­rait entraî­ner d’étranges consé­quences. Le mot « braies » qui désigne des pan­ta­lons, est l’un des rares mots gau­lois qui aient pas­sé les siècles. Ima­gi­nons que les Gal­lo-des­cen­dants exigent pour eux-mêmes le port exclu­sif de ces braies/pantalons, typiques d’une vieille culture de 2000 ans ; et qu’ils exigent de tous les por­teurs non-gau­lois la cou­pure de ces jambes de pan­ta­lons, por­tés abusivement.

Bref. Le débat sur les hip­pies blancs voit sur­gir cette pro­po­si­tion auda­cieuse que « les per­sonnes vic­times d’oppression qui font de l’awa­re­ness [de l’éveil poli­tique, comme on dit dans les églises puri­taines noires amé­ri­caines] soient rému­né­rées pour leur tra­vail de conscien­ti­sa­tion ». A la suite de quoi une « femme trans » se plaint d’avoir été micro-agres­sée pour avoir été rap­pe­lée à son iden­ti­té bio­lo­gique d’homme. C’est dans ces moments-là qu’intervient la Team Care, armée de sa « Méthode des 5D » pour régler les « situa­tions pro­blé­ma­tiques » : Dis­traire, Délé­guer, Docu­men­ter, Diri­ger, Dialoguer.

Leur pan­neau « Je suis témoin actif-ve » affiche par­tout les pro­cé­dures de la « bien­veillance en milieu fes­tif » et celles du « consen­te­ment ». Par exemple : « Infor­mé : j’informe ma-on par­te­naire des risques (IST, gros­sesse…) liés à l’activité sexuelle. » Ou encore : « Vou­loir une acti­vi­té sexuelle en par­ti­cu­lier ne signi­fie pas don­ner son accord pour toutes (ma-on par­te­naire peut vou­loir m’embrasser sans vou­loir autre chose) ! Je demande avant chaque acti­vi­té sexuelle entre­prise si ma-on par­te­naire est partante. »

Si après ça on copule encore à Saint-Imier, c’est par erreur, avec un fort sen­ti­ment d’anxiété et de culpa­bi­li­té. Ou bien au son du cou­cou et muni d’une épaisse liasse de for­mu­laires d’agréments.

Kac­zyns­ki, le célèbre expé­di­teur de bombes anti-indus­triel, et quelques autres après lui, ont sou­li­gné cette ten­dance de la gauche pro­gres­siste à la « sur­so­cia­li­sa­tion ». Ce pro­grès infi­ni et consi­dé­ré comme posi­tif vers tou­jours plus de prise en charge et de régle­men­ta­tion, des aspects les plus intimes de nos vies, par la Socié­té et l’État[6].

Je n’étais pas à l’assemblée sur le hip­pisme blanc, mais une copine fémi­niste liber­taire m’a racon­té. En quit­tant l’assemblée, elle croise une pim­bêche, blanche, sans doute radi­ca­li­sée express par pod­cast : « Nan mais c’est le fes­ti­val des oppres­sions ici, y’a que des blancs ! Appa­rem­ment, il y a même des per­sonnes concer­nées qui ont dû faire de la péda­go­gie, j’hallucine, c’est genre pas ok, tu vois ! »

Plu­tôt qu’un fes­ti­val des oppres­sions, je vois une foire aux res­sen­tis. Cha­cun son res­sen­ti, hein, son petit res­sen­ti à soi, minus­cule et inin­té­res­sant, mais qu’on expose par­tout et au nom duquel on réclame de la visi­bi­li­té, de l’écoute et des droits. Un ate­lier « Reclaim emo­tions » n’explore-t-il pas

« la signi­fi­ca­tion poli­tique des émo­tions et com­ment elles sou­tiennent notre mili­tan­tisme, notre rési­lience col­lec­tive et per­son­nelle. […] Deve­nir alpha­bé­ti­sé émo­tion­nel­le­ment nous per­met de déve­lop­per des stra­té­gies de trans­for­ma­tion et des pra­tiques cri­tiques d’au­to-soins afin de pré­ve­nir le burn out mili­tant et de construire des struc­tures régénératrices. »

À force de bien­veillance et de care, les ate­liers glissent vers le déve­lop­pe­ment per­son­nel, le coa­ching, si ce n’est la gou­rou­te­rie new age. Un « Cercle de parole en mixi­té choi­sie NeuroAtypique/psychiatrisé.e.s [se penche sur] nos rap­ports aux milieux mili­tants et aux com­mu­nau­tés anar­chistes. » Un autre sur « La néces­si­té de l’au­to­dé­fense psy­choé­mo­tion­nelle » entend « affron­ter la domi­na­tion inté­rio­ri­sée et la sou­mis­sion ». Pen­dant qu’une dis­cus­sion sur les ravages de STMi­croe­lec­tro­nics, une méga-entre­prise de semi-conduc­teurs, peine à réunir onze per­sonnes, une soixan­taine d’autres se ras­semblent à quelques mètres pour un ate­lier « Rési­lience soma­tique » — mer­ci d’apporter son tapis de yoga :

« Employer le soin comme une arme socio-poli­tique sub­ver­sive. Rendre visible et viable les pro­ces­sus radi­caux de soin pour se rap­pe­ler des pra­tiques qui rendent pos­sible “la conti­nua­tion et la pré­ser­va­tion de la vie”, comme dit la phi­lo­sophe radi­cale Joy James. Cet ate­lier immer­sif invite les participante.x.s à s’engager envers iels-mêmes dans une explo­ra­tion holis­tique du soin, mais aus­si les un.e.x.s envers les autre.x.s. »

On en a vu pleu­rer sur leurs micro-res­sen­tis : « mon ami vou­lait assis­ter à tel ate­lier [pre­mières larmes], et moi je vou­lais en voir un autre [caho­te­ments], mais en même temps on ne vou­lait pas se sépa­rer [reni­flades], alors ça a créé des ten­sions entre nous… et bla­bla­bla, » chia­le­rie géné­rale, on se prend dans les bras, on se sup­porte psy­cho-émo­tion­nel­le­ment, et nous à côté… non, ne comp­tez pas sur moi pour avouer qu’on éclate de rire.

Je passe sur l’atelier « Domi­na­tion adulte » orga­ni­sé au même moment que celui des anar­chistes bié­lo­russes tor­tu­rés en pri­sons (à cha­cun selon ses sou­cis), ain­si que sur celui à pro­pos de « la vio­lence intra-com­mu­nau­taire et les call out (les dénon­cia­tions publiques) », qui n’ont pas sus­ci­té chez moi un inté­rêt exces­sif. Aus­si micro soient-ils, les « agres­sions », « trau­mas » et « vio­lences » occupent une place telle qu’ils finissent par créer un cli­mat de défiance. Mais l’ironie est que cette niai­se­rie du « care » est une idéo­lo­gie de droite, théo­ri­sée pour dépo­li­ti­ser et indi­vi­dua­li­ser la ques­tion sociale, trans­for­mer la soli­da­ri­té en cha­ri­té et bons sen­ti­ments. À défaut de work­shop sur l’idéologie du « care », dont on ne sait com­ment elle s’est impo­sée ici, il est néces­saire de rap­pe­ler d’où elle vient, et com­ment elle est deve­nue un pro­gramme poli­tique en France, en 2010.

On doit l’affirmation qu’une « éthique du care » puisse rem­plir un pro­gramme poli­tique à Mar­tine Aubry (IEP-ENA), à l’époque où elle occu­pait le poste de pre­mière secré­taire du Par­ti socia­liste, alors en plein désar­roi idéo­lo­gique face à la réforme des retraites pro­po­sée par Nico­las Sar­ko­zy. Aubry sort sa pro­po­si­tion le 2 avril chez Media­part, pour faire « de gauche » :

« La socié­té du bien-être passe aus­si par une évo­lu­tion des rap­ports des indi­vi­dus entre eux. Il faut pas­ser d’une socié­té indi­vi­dua­liste à une socié­té du “care”, selon le mot anglais que l’on pour­rait tra­duire par “soin mutuel” : la socié­té prend soin de vous, mais vous devez aus­si prendre soin des autres et de la société. »

C’est retors. On sent déjà qu’Aubry ne va pas défendre le sys­tème de retraites bec et ongles. La maire de Lille plaide pour une « socié­té du bien-être et du res­pect, qui prend soin de cha­cun et pré­pare l’avenir ». Miel­leux. Refu­sant de céder à la « poli­tique d’as­sis­tance » — nous y voi­là — Aubry pré­fère « don­ner les moyens de se for­mer et de progresser ».

Bien sûr, « on ne réa­li­se­ra pas tout cela sans créer des richesses, sans être inno­vants sur le plan éco­no­mique », sans « une grande poli­tique de l’in­no­va­tion, une poli­tique indus­trielle autour de pôles d’ex­cel­lence. » La fuite en avant tech­no­lo­gique et la bien­veillance mutuelle, n’est-ce pas un pro­gramme queer ?

La pre­mière secré­taire du socia­lisme per­siste quelques jours plus tard dans une tri­bune publiée par Le Monde : « N’ou­blions jamais qu’au­cune allo­ca­tion ne rem­place les chaînes de soin, les soli­da­ri­tés fami­liales et ami­cales, l’at­ten­tion du voi­si­nage[7]. » Foin d’État-providence, le care c’est moins cher.

Ces tri­bunes ont voca­tion à « redy­na­mi­ser » intel­lec­tuel­le­ment le Par­ti socia­liste qui, en 2010, a lar­gué depuis trente ans déjà ses pré­ten­tions social-démo­crates : soit en met­tant en concur­rence les tra­vailleurs par des trai­tés inter­na­tio­naux et euro­péens — on doit en 1986 à Jacques Delors, père de Mar­tine Aubry, l’Acte unique euro­péen qui fon­da le mar­ché unique — ; soit en libé­ra­li­sant des sec­teurs de l’économie et en ven­dant ses entre­prises publiques, sous le gou­ver­ne­ment Jos­pin sur­tout (1997–2002), auquel appar­te­nait Aubry.

Aubry est comme son père une social-tech­no­crate-chré­tienne. Leurs pen­chants cha­ri­tables sub­sti­tuent à la lutte contre l’exploitation et l’aliénation celles contre la « pau­vre­té » et « l’exclusion », deve­nues aujourd’hui luttes contre les « domi­na­tions », les « dis­cri­mi­na­tions », les « vio­lences », les « agres­sions » et « micro-agres­sions ». À l’opposition exploiteur/exploité, ils sub­sti­tuent celles, morales et incon­sé­quentes, de riche/pauvre, dominant/dominé, agresseur/victime. L’opposition du méchant domi­nant-agres­seur, qu’il faut conscien­ti­ser, réédu­quer, éveiller, et de la pauvre vic­time, qu’il faut entendre, sou­te­nir, encourager.

Pour résu­mer : la trans­for­ma­tion de la socié­té non plus par la lutte poli­tique contre le pou­voir, mais par l’extension du domaine de la bien­veillance inter­per­son­nelle — sinon imper­son­nelle. Un ami qui tra­vaille en psy­chia­trie me raconte son his­toire, deve­nue clas­sique, de la jeune DRH fraî­che­ment diplô­mée d’école de com­merce, débar­quée pour jouer la cost killer. Quelques heures par-ci, un petit bud­get par-là, et chaque gri­gno­tage inof­fen­sif finit par peser sur la qua­li­té de l’accueil. Une fois le ser­vice dégra­dé et le mal-être géné­ra­li­sé, il est pro­po­sé aux sala­riés des for­ma­tions sur le « vali­disme ». Ain­si donc, l’accueil ne se dégrade pas à cause de la poli­tique sala­riale, mais à cause des absents aux cours de sollicitude.

L’idée du care comme pro­po­si­tion poli­tique est mon­tée au cer­veau de Mar­tine Aubry depuis le Labo­ra­toire d’Idées Socia­listes (LIS) qu’elle a fon­dée en 2008, et plus par­ti­cu­liè­re­ment grâce à la phi­lo­sophe socia­liste Fabienne Bru­gère, che­va­lière de la légion d’honneur et direc­trice de la Col­lec­tion « Care stu­dies » aux Presses uni­ver­si­taires de France.

Mais on peut creu­ser plus pro­fond la généa­lo­gie. Le jour­nal Marianne titre le 19 avril 2010, deux semaines après l’interview d’Aubry à Media­part : « Com­ment Mar­tine Aubry se blai­rise », en réfé­rence au pre­mier ministre anglais Tony Blair. L’idée du care en poli­tique aurait été défri­chée par les cra­pules tra­vaillistes de l’époque de Tony Blair, ces traîtres aux tra­vailleurs, deve­nus ni de droite ni de gauche, mais pro­gres­sistes (« avan­tistes », tout droit).

Le 14 mai 2010, Le Monde voit plus pré­ci­sé­ment la patte du « stra­tège de Tony Blair » Antho­ny Gid­dens, socio­logue « uto­pique-réa­liste », direc­teur de la Lon­don School of Eco­no­mics (l’équivalent anglais de Sciences-Po), auteur en 1994 de Au-delà de la gauche et de la droite et en 1998 de La Troi­sième voie. On voit où il veut en venir. Gid­dens entend rem­pla­cer l’État du bien-être « à l’ancienne » (Wel­fare state, en fran­çais « État-pro­vi­dence »), celui que défendent les tra­vaillistes depuis un siècle, par un « com­bat contre la pau­vre­té » et une « confiance active » entre les per­sonnes en vue d’assurer leur « auto­no­mie »[8].

Si l’on creuse encore le carisme, on se retrouve, sans sur­prise, aux États-Unis, patrie du mana­ge­ment, du coa­ching, de l’empo­werment. La « poli­tique du care » fut théo­ri­sée par la fémi­niste Joan Tron­to, pro­fes­seure de théo­rie poli­tique à l’u­ni­ver­si­té de New York, dans un livre paru en 1993 inti­tu­lé Un monde vul­né­rable, pour une poli­tique du care. La tra­duc­tion fran­çaise ne paraît qu’en 2009, à La Décou­verte évidemment.

Quatre ans plus tôt, en 2005, la phi­lo­sophe socia­liste San­dra Lau­gier et la socio­logue Patri­cia Paper­man avaient déjà publié Le sou­ci des autres. Éthique et poli­tique du care, aux Édi­tions de l’E­HESS, après lec­ture de Tron­to. Et sur­tout de la phi­lo­sophe et psy­cho­logue amé­ri­caine Caroll Gil­li­gan, prof à Har­vard, Cam­bridge, New York ; fon­da­trice de « l’éthique » du care, en 1982, avec le livre In a dif­ferent voice, tra­duit en Une voix dif­fé­rente. Pour une éthique du care[9]. Son livre eut un tel suc­cès qu’en 1996, Time Maga­zine clas­sa Gil­li­gan par­mi les « 25 per­son­na­li­tés amé­ri­caines les plus influentes ». C’est dire si l’idée de care menace l’esta­blish­ment. Ou « le capi­ta­lisme ». Enfin, ça dégouline.

Vis-à-vis de qui cette éthique du care doit-elle se mani­fes­ter pré­ci­sé­ment ? La généa­lo­gie de la sol­li­ci­tude nous ramène encore vers le Par­ti socia­liste, et plus pré­ci­sé­ment vers le fameux rap­port du think tank para-socia­liste Ter­ra Nova de 2011, « Quelle majo­ri­té élec­to­rale pour 2012 ? », co-écrit par le strauss-kah­nien Oli­vier Fer­rand (HEC-ENA)[10]. Selon ce rapport,

« La coa­li­tion his­to­rique de la gauche, cen­trée sur la classe ouvrière, est en déclin. Mais une nou­velle coa­li­tion émerge. Elle des­sine une nou­velle iden­ti­té socio­lo­gique de la gauche, la France de demain, face à une droite dépo­si­taire de la France traditionnelle. »

Qui de la classe ouvrière ou de la gauche a lâché l’autre ? Ter­ra Nova évite la ques­tion, la réponse est évi­dente. Plu­tôt que de recon­qué­rir la classe ouvrière en lui offrant le « pro­tec­tion­nisme éco­no­mique et social » qu’elle réclame, la gauche, acquise à la mon­dia­li­sa­tion tech­no-libé­rale, l’abandonne sans état d’âme à l’extrême droite[11]. Cette gauche « pro­gres­siste » (avan­tiste) décide de par­tir à la conquête d’un nou­vel élec­to­rat, non sur la base d’une com­pré­hen­sion des nou­veaux rap­ports de force maté­riels dus à l’innovation tech­no­lo­gique, l’intégration euro­péenne et la mon­dia­li­sa­tion des échanges (par exemple), mais par une « stra­té­gie des valeurs » por­tée sur les « ques­tions culturelles » :

  • « Les diplô­més », dont les « valeurs cultu­relles » sont « liber­té des mœurs, tolé­rance, ouver­ture aux dif­fé­rences cultu­relles, accep­ta­tion de l’immigration… » ;
  • « Les jeunes », par défi­ni­tion progressistes ;
  • « Les mino­ri­tés et les quar­tiers popu­laires », dont les « Fran­çais immi­grés » (sauf les Asia­tiques, trop « anticommunistes ») ;
  • « Les femmes » et « Les non-catho­liques », en tant que ces « out­si­ders » auraient comme objec­tif exis­ten­tiel de « bri­ser le pla­fond de verre » ;
  • « Les urbains », par défi­ni­tion plus urbains.

Bien­veillance et « inter­sec­tion­na­li­té » (encore un concept amé­ri­cain[12]), ain­si s’écrit le nou­veau pro­gramme poli­tique de la gauche : écoute, empa­thie, tolé­rance, récon­fort… pour les mino­ri­tés, les vic­times, les exclus, les pauvres, les domi­nés, et pour­quoi pas les ani­maux non-humains si vous avez des « valeurs » éco­los. Et pour­quoi pas les robots, les Intel­li­gences Arti­fi­cielles et les cyborgs, si vous avez des valeurs transhumanistes.

Cette bouillie niaise et toxique a été si bien répan­due contre les idées d’émancipation, qu’il paraît désor­mais impos­sible à beau­coup de faire de la poli­tique autre­ment qu’à par­tir de « récits mino­ri­taires » et de leurs « savoirs situés », entas­sés en brin­que­ba­lantes « oppres­sions systémiques ».

Voi­là com­ment la mora­line bien-pen­sante, bien-disante, bien pra­ti­quante, a évin­cé la poli­tique, d’abord dans les milieux de la gauche pro­gres­siste, à ten­dance chré­tienne, avant d’infuser chez leurs dis­ciples queers. C’est enflam­més de morale et de ver­tu que ces zélotes ont atta­qué à plu­sieurs reprises le stand de la Fédé­ra­tion anarchiste.

Puisqu’on est là, et pour qu’on se com­prenne bien, entre l’État-providence socia­liste et le care libé­ral, il n’y a pas lieu de choi­sir lorsqu’on par­ti­cipe à des « Ren­contres anti-autoritaires ».

L’État-providence, c’est-à-dire la Sécu­ri­té sociale uni­ver­selle (allo­ca­tions fami­liales, mala­die, chô­mage, retraites), est moins une conquête de la gauche com­mu­niste — quoi qu’elle pré­tende — que le fruit d’un consen­sus indus­tria­liste.

Ce consen­sus se construit contre l’auto-organisation mutuel­liste des tra­vailleurs, d’abord. Puis se déve­loppe dans le cadre pater­na­liste et chré­tien de patrons s’assurant des bonnes dis­po­si­tions et de la bonne repro­duc­tion de leur main d’œuvre. Convain­cus en cela par l’Encyclique Rerum Nova­rum du pape Léon XIII en 1891 : cha­cune des deux classes, les pro­prié­taires et les expro­priés, a des droits et des devoirs envers l’autre. Ain­si les patrons se pré­mu­nissent contre ces « socia­listes » qui « poussent à la haine jalouse des pauvres contre les riches » et « pré­tendent que toute pro­prié­té de biens pri­vés doit être sup­pri­mée ». Non seule­ment la pro­prié­té com­mune est contre-nature mais elle nui­rait à l’esprit d’initiative. L’État ne s’est pas cou­vert de la divine pro­vi­dence fortuitement.

Consen­sus indus­tria­liste tou­jours. Les ordon­nances des 4 et 19 octobre 1945 ins­tau­rant la Sécu­ri­té sociale uni­ver­selle furent signées par un gou­ver­ne­ment gaul­lo-com­mu­niste, et par un ministre du Tra­vail et de la Sécu­ri­té sociale, Alexandre Paro­di, proche du Géné­ral. Contrai­re­ment au mythe encore répan­du en 2016 par La Sociale, le film de Gilles Péret, le com­mu­niste gre­no­blois Ambroise Croi­zat n’arrive que dans le gou­ver­ne­ment sui­vant, comme suc­ces­seur de Paro­di. Il est char­gé d’appliquer les ordon­nances avec un cer­tain Pierre Laroque, un pur tech­no­crate, direc­teur géné­ral de la Sécu­ri­té sociale de 1944 à 1951, qui a tout autant que lui, voire davan­tage que lui, de légi­ti­mi­té au titre de « Père fon­da­teur de la Sécu ». Laroque par­ti­ci­pa à la rédac­tion des lois sur les assu­rances sociales de 1930 et 1932, au cabi­net du ministre du tra­vail, ain­si qu’aux dis­cus­sions du pre­mier gou­ver­ne­ment de Vichy sur la loi qui, le 14 mars 1941, ins­tau­ra la retraite par répar­ti­tion et le mini­mum vieillesse.

Pour autant, lutte il y a entre syn­di­cats, patro­nat et État, sur l’unification des caisses et leur ges­tion, le mon­tant des pres­ta­tions et les taux de coti­sa­tion[13]. Mais ces ordon­nances sont conco­mi­tantes des plans de moder­ni­sa­tion indus­trielle de Mon­net et De Gaulle. Ces plans qui, dans les mines de char­bon par exemple, natio­na­li­sées et co-gérées par le par­ti com­mu­niste et la CGT, réins­taurent le salaire à la tâche et le tra­vail le dimanche, aug­mentent les cadences infer­nales (« les 100 000 tonnes »), cassent les grèves, et entraînent la mul­ti­pli­ca­tion des cas de sili­cose[14].

L’État-providence achète la par­ti­ci­pa­tion des tra­vailleurs à son pro­jet funeste en les indem­ni­sant des cala­mi­tés indus­trielles qu’il leur inflige.

Les anar­chistes, depuis le XIXe siècle, défendent l’auto­no­mie et réclament l’abolition de la divi­sion sociale du tra­vail, entre patrons pro­prié­taires et ouvriers expro­priés. Auto­pro­duc­tion, auto­sub­sis­tance, auto­ges­tion. À quoi les éco­lo­gistes radi­caux, Illich notam­ment, ont ajou­té la cri­tique de l’hété­ro­no­mie, de la divi­sion tech­nique et hié­rar­chique du tra­vail, entre les tech­no­crates et les exécutants.

Cette auto­no­mie de vie et de pen­sée est la base non négo­ciable sur laquelle tis­ser des rela­tions libres et humaines. Elle est l’inverse de cette demande d’État et de prise en charge tech­no­lo­gique vou­lue par les queers et les apôtres du care, pour qui la trans­for­ma­tion sociale se gagne par l’instauration d’une socié­té de bien­veillance, scru­tant agres­si­ve­ment la confor­mi­té des com­por­te­ments indi­vi­duels. Voi­là pour­quoi les queers sont si inqui­si­teurs, si har­gneux dès qu’ils mettent un pied dans un groupe de gauche. Si auto­ri­taires. Deman­dez aux éva­dés de Sud Éduc, du Plan­ning fami­lial ou d’Act-Up.

Sections d’assaut intellectuelles

La scène se déroule autour du stand du Groupe Kro­pot­kine de la Fédé­ra­tion anar­chiste (F.A), le groupe de Laon dans l’Aisne. Il n’y a pas d’autre groupe fran­co­phone F.A et la librai­rie pari­sienne Publi­co n’est pas pré­sente, leur stand repré­sente en quelque sorte toute la fédération.

Pre­mier jour. Le ven­dre­di matin, deux « per­sonnes à vulve » tombent sur le livre de René Ber­thier, notre spé­cia­liste de l’Internationale anti-auto­ri­taire, Un voile sur la cause des femmes. Elles réclament que le livre soit reti­ré au motif, bio­lo­gique, qu’il est écrit par un homme blanc cis­genre, qui donc n’a pas le droit de s’exprimer à pro­pos du voile. Refus de la F.A, qui fait la pro­po­si­tion d’un débat contra­dic­toire. Refus des accu­sa­trices, elles-mêmes de « race cau­ca­sique » (puisque la race les obsède tant), qui rétorquent qu’on a le droit de cri­ti­quer la reli­gion, sauf l’islam, par bien­veillance envers « les domi­nés ». L’une d’elles revient, flan­quée de deux autres femmes (enfin, à pre­mière vue). Elles piquent les livres et s’enfuient pour les déchi­rer. À par­tir de là, comme le remarque alors ce pote à la clair­voyance inéga­lable, « ça va chier dans la Suze ».

L’après-midi, plu­sieurs dizaines de per­sonnes défilent sur le stand pour cher­cher des noises à pro­pos de Ber­thier. Incar­tade, bous­cu­lade, une meute enca­gou­lée débarque en braillant et ren­verse la table. Les assaillants s’en prennent désor­mais à un autre livre, signé d’Hamid Zanaz aux Édi­tions liber­taires, L’impasse isla­mique, et pré­fa­cé en 2008 par Michel Onfray, à qui l’on reproche d’être isla­mo­phobe et raciste. Non seule­ment il est inutile de faire la leçon aux tenan­ciers de la F.A sur la dérive droi­tière d’Onfray depuis 2008, mais la pré­face fait une page et demie. Les réac­tions, quoi qu’on pense du Onfray de 2008, se révèlent tout de suite disproportionnées.

Dans ce bour­bier, les membres de la F.A se plaignent auprès des « Orga­ni­sa­teurs du Salon » du manque de sécu­ri­té pour les livres et les per­sonnes. Le Book­fair ne serait-il pas safe ? Sans un mot sur la des­truc­tion des livres, les orga­ni­sa­teurs invoquent une charte inexis­tante selon laquelle la F.A doit reti­rer les livres incri­mi­nés. Nou­veau refus de la F.A, qui décou­vri­ra que les livres volés le matin ont été brû­lés le soir en autodafé.

L’équipe d’organisation du Book­fair — pré­ci­sons : de son orga­ni­sa­tion maté­rielle (tables, chaises, accès, accueil, etc.) — ras­semble une petite dizaine d’activistes de la ten­dance « inter­sec­tion­nelle ». Ils ne sont pas expo­sants mais se sentent auto­ri­sés à décré­ter qui a le droit d’exposer quels livres. Encore un res­sen­ti.

Ceux-là viennent de publier leur compte-ren­du des Ren­contres[15]. Pour se dis­cul­per et dis­cul­per leurs com­plices auto­ri­taires, ils bap­tisent « action directe » les attaques, les coups, le vol et la mise au feu de livres. Comme si « l’action directe » était en soi juste et ver­tueuse. Comme si ces méthodes étaient admises — admis­sibles — et tra­di­tion­nelles entre anar­chistes et dans les polé­miques en milieu liber­taire. Comme si les squa­dristes fas­cistes, les sec­tions nazies et tous les groupes d’action com­mu­nistes ou anar­chistes, poli­tiques ou reli­gieux (sans comp­ter la police) n’avaient pas recours en cer­taines cir­cons­tances à « l’action directe ».

Mais quand l’action directe des anar­chistes prend pour cible les repré­sen­tants et les struc­tures du pou­voir, les queers de Saint-Imier (et d’ailleurs) s’attaquent à des sans-pou­voir. Un membre de la F.A me dit dans l’oreillette que ce serait là leur prin­ci­pale acti­vi­té « militante ».

Des amis d’une mai­son d’édition inter­pellent alors la Team Care, avec une pointe d’ironie imper­cep­tible à l’œil bien­veillant : « Voi­là, nous avons été témoins d’une situa­tion d’oppression et de non-inclu­si­vi­té envers des expo­sants, et donc on se deman­dait si vous alliez les condam­ner ». Ils se sont vu répondre, mol­le­ment, que ce n’était pas accep­table, mais que les gens de la F.A étaient racistes. Les édi­teurs quittent le salon en lais­sant sur leur table le mes­sage « Halte à la censure ! ».

Deuxième jour. Les livres brû­lés aux deux tiers sont expo­sés sur le stand de la F.A, accom­pa­gnés d’un texte expli­ca­tif. Nou­veaux conci­lia­bules avec l’équipe du Salon et la Team Care, qui concluent que les hommes blancs cis­genres de la F.A sont tous un peu racistes, et qu’il leur revient d’initier la déses­ca­lade. Les agres­sés sont requis d’apaiser la sus­cep­ti­bi­li­té de leurs agres­seurs, selon la para­bole dite du « coup de pied dans les rous­tons », qui veut que la vic­time s’enquière hum­ble­ment auprès de son agres­seur : « Ça va ? Pas trop mal au pied ? »

Puisque les orga­ni­sa­teurs ne daignent pas assu­rer la sécu­ri­té des expo­sants, la F.A se résout à sor­tir ses manches de pioche. Plus aucun des deux livres visés n’est désor­mais sur la table, ayant tous été détruits — ou ache­tés, en consé­quence de la publi­ci­té faite la veille.

La jour­née du same­di se tend pro­gres­si­ve­ment jusqu’à l’altercation du soir. Vers 19 h, une tren­taine de per­sonnes s’amasse devant le ser­vice d’ordre de la F.A. Slo­gans, insultes, bous­cu­lades, un assaillant s’empare du bâton de la F.A avant d’être pla­qué au sol. Une assiette en métal vole dans le nez d’un mili­tant de la F.A, qui pisse le sang. Il n’en fera pas état, pour ne pas se poser en vic­time, et ne pas en rajou­ter dans le « racia­lisme », mais il est symp­to­ma­tique que le seul bles­sé d’un groupe sup­po­sé­ment raciste et isla­mo­phobe soit d’origine arabe.

Dans la soi­rée, la Team Care et l’Orga du salon font du chan­tage : « Soit vous par­tez, soit on ferme le Salon demain ».

Refus. Et puis quoi encore ? Ça va ton pied ? Les exclu­sifs s’appuient désor­mais sur la charte écrite par la Team Care — qui écrit bien ce qu’elle veut —, sur sa liste de « dis­cri­mi­na­tions sys­té­miques » citée plus haut — liste qui ne compte pas l’athéo­pho­bie quand bien même par­tout dans le monde, et en France depuis 2012, des tueurs isla­mistes assas­sinent les « mécréants » et les « ido­lâtres » ras­sem­blés dans des « fêtes de per­ver­si­té ». On est de retour 150 ans en arrière, quand les mar­xistes et les « socia­listes auto­ri­taires » intri­guaient dans la pre­mière Inter­na­tio­nale pour domes­ti­quer les anar­chistes ou les expulser.

Au contraire des deux groupes auto-dési­gnés res­pon­sables édi­to­riaux du Salon, le groupe « Coor­do » n’a quant à lui jamais approu­vé la demande d’éviction de la F.A. Cer­tains ont d’ailleurs quit­té leurs res­pon­sa­bi­li­tés pour pro­té­ger le stand. Vous l’aurez com­pris, c’est un peu — ou très peu — l’anarchie. Qui décide de quoi ? Entre celles et ceux qui triment depuis des mois et les arri­vés de la veille pour endos­ser un gilet rose ; entre les dif­fé­rents groupes d’organisation et les expo­sants eux-mêmes, qui a la légitimité ?

Je croise dans la soi­rée à L’Espace noir une copine de la F.A en larmes. Bou­le­ver­sée par les évé­ne­ments. Mais ce qui la meur­trit le plus, c’est la condes­cen­dance de ses accu­sa­teurs, lui ren­voyant qu’elle ne serait qu’une vieille boo­meuse has been, inca­pable d’accéder intel­lec­tuel­le­ment aux der­niers déve­lop­pe­ments de l’intersectionnalité. C’est drôle, on croyait se sou­ve­nir que « l’âgisme » était l’un des péchés dont il fal­lait se gar­der. Mais uni­que­ment quand ces mani­pu­la­teurs sont encore assez jeunes pour se plaindre abu­si­ve­ment du « jeu­nisme », afin d’échapper à toute critique.

Ils ignorent, bien sûr, ou veulent igno­rer, que le « jeu­nisme », loin de dési­gner le mépris des jeunes, signi­fie d’abord, à l’inverse, le sui­visme bête et ser­vile des vieux, envers les idées, les modes, les pres­crip­tions de la jeu­nesse. Ou du moins de sa par­tie la plus spec­ta­cu­laire, celle qui pré­tend par­ler pour toute sa classe d’âge.

Ceux-là, il n’y a aucune chance de leur faire recon­naître qu’on les cri­tique d’égal à égal, pour leurs faits, gestes et dis­cours ; et non en fonc­tion de leur âge, de leur sexe, de leur cou­leur, etc. La pose vic­ti­maire est trop avan­ta­geuse pour qu’ils y renoncent.

Ce ne sont pas des jeunes, ce sont des cons — et ceux-là n’ont pas d’âge. Mer­ci de ne pas confondre. Entre eux et nous, il n’y a pas de « conflit de géné­ra­tion ». Peut-être une oppo­si­tion de classe — nous ne sommes pas les enfants de la tech­no­cra­tie et nous ne défen­dons pas ses inté­rêts — mais assu­ré­ment un conflit poli­tique. Si les queers s’offusquent de la cri­tique des mono­théismes, du refus de leurs injonc­tions en matière de mœurs, et de la dénon­cia­tion de leurs ten­dances tota­li­taires, lors de ren­contres anar­chistes… c’est qu’ils se sont trom­pés de cam­ping. Ou alors, qu’ils sont venus sciem­ment en sabo­teurs, afin de s’emparer des der­niers reli­quats d’anarchie ; de les sub­ver­tir ou de les détruire, comme ils l’ont fait d’autres lieux et groupes.

Cepen­dant, s’interrogent (feignent de s’interroger) les orga­ni­sa­teurs du salon, « pour­quoi, si l’islam était comme n’importe quelle autre reli­gion, ces autres reli­gions sont lar­ge­ment sous­re­pré­sen­tées non seule­ment dans le cadre du stand mais aus­si du “débat” en général » ?

En fait, tous les clas­siques de l’athéisme depuis Dieu et l’état de Bakou­nine étaient en vente sur les tables. Ensuite, chaque reli­gion a sa dyna­mique propre qui mérite sa cri­tique propre. Depuis les assas­si­nats per­pé­trés par Moham­med Merah en 2012, jusqu’à celui d’Yvan Colon­na en 2022, les tueurs des groupes isla­mistes ont assas­si­né en France 272 civils (dont des enfants), pour des motifs idéo­lo­giques d’impiété et de sou­tien aux jiha­distes d’Irak, de Syrie et d’ailleurs. Quel autre mou­ve­ment que l’extrême-droite musul­mane peut se tar­guer en France d’un bilan si macabre, depuis… depuis quand au fait ? Depuis la Ter­reur blanche de 1815, quand les bandes ultra-catho­liques et ultra-monar­chistes assas­si­naient entre 300 et 500 pro­tes­tants, bona­par­tistes et libé­raux, dans le midi de la France ?

Il est donc légi­time et néces­saire de cri­ti­quer et de com­battre l’islamisme, au même titre qu’on a cri­ti­qué et com­bat­tu le sta­li­nisme, dont les intel­lec­tuels des années 50 étaient si pas­sion­nés ; ou le fas­cisme, dont les masses des années 30 étaient si possédées.

Troi­sième jour — 9h. Assem­blée géné­rale des expo­sants. Les orga­ni­sa­teurs du Salon et la Team Care annoncent qu’ils ne peuvent — ne sou­haitent ? — assu­rer la sécu­ri­té des expo­sants. L’Assemblée décide d’une sécu­ri­té auto­gé­rée. Ciao l’Orga ! Le Salon rouvre mais l’ambiance n’y est plus. Les mili­tantes et mili­tants de la F.A inves­tis dans l’organisation des Ren­contres délaissent leurs enga­ge­ments pour défendre leur stand : « Y’a déjà plus de PQ et les pou­belles dégueulent », se marre un béné­vole de la Trash Team, l’équipe des poubelles.

Les deux tables de presse inter­sec­tion­nelles quittent le Salon et s’installent à ses portes en signe de pro­tes­ta­tion. Pas un anar­chiste n’a ima­gi­né atta­quer leur stand en repré­sailles de leur com­pli­ci­té avec des brutes auto­ri­taires, ou de leurs idées contraires aux prin­cipes anar­chistes. La jour­née s’écoule comme la veille, à peu près tran­quille­ment. Ça rôde autour du stand de la F.A jusqu’aux pre­mières ten­sions à l’heure de l’apéro. J’assiste vers 16 h, un peu plus haut dans le vil­lage, à un « ate­lier sur l’antiracisme » ani­mé par des « queers raci­sés ». La dis­cus­sion passe du pro­cès som­maire de la F.A, sans la F.A, à l’organisation d’une expé­di­tion puni­tive contre son stand : « Vous, les blancs, est-ce que vous êtes prêts à vous battre avec nous ? », chauffe l’animateur. Et les « blancs » de bêler en chœur : « Ouéééééé » — toute res­sem­blance avec le film Pro­ble­mos...

Une soixan­taine de per­sonnes des­cend ensuite en trou­peau vers la val­lée, der­rière une pan­carte indi­quant que « Le racisme tue ». Mais la F.A a déjà remballé.

Réca­pi­tu­lons :

Des livres déchirés.
Des livres brûlés.
Des bandes cagou­lées qui ren­versent des livres et des gens.
Un pro­cès expé­di­tif sans droit de la défense.
Des juge­ments sur la base d’une appar­te­nance biologique.
Une expé­di­tion punitive.
Des agres­seurs trans­for­més en « agressés ».
Et des agres­sés som­més de faire leur autocritique.

Com­ment appelle-t-on ça déjà ?

Per­sonne n’ose le pen­ser à pleine voix, on le susurre à peine puis on se rétracte, pour ne pas enve­ni­mer la situa­tion : « Ce serait pas un peu facho quand même ? » À Saint-Imier comme ailleurs depuis dix ans on se demande com­ment qua­li­fier de tels agis­se­ments et com­ment y répondre. La réponse à la deuxième ques­tion décou­lant de la pre­mière. Ces col­lec­tifs sont si bêtes et butés, fonc­tion­nant par mots-clés et mots d’ordre, jouant du chan­tage à l’agression à la pre­mière contra­dic­tion, qu’on n’imagine pas que des argu­ments ration­nels déve­lop­pés au-delà d’un touitte d’indignation puissent suffire.

En décembre 2014, quelques dizaines d’anars et de com­mu­nistes anti-auto­ri­taires signaient une tri­bune « Contre la cen­sure et l’intimidation dans les espaces d’expression liber­taire »[16]. Aujourd’hui, le com­mu­ni­qué de la F.A se demande : « Le ber­ceau de l’anarchisme devien­dra-t-il son tom­beau ? » Il est signé d’une dizaine d’organisations et d’éditeurs liber­taires inter­na­tio­naux[17]. Le syn­di­cat anar­chiste CNT-AIT dénonce quant à lui le « sec­ta­risme dog­ma­tique », la « confu­sion », et les « idéo­lo­gies iden­ti­taires ». Les cama­rades de l’Organisation com­mu­niste liber­taire, absents de Saint-Imier cette année mais sur­pris en pleines ripailles de sau­cisses en 2012, assurent dans un com­mu­ni­qué de sou­tien à la F.A, sar­cas­tique et orwel­lien : « La cen­sure, c’est la liber­té[18] ». Ils énu­mèrent quelques épi­sodes de cen­sure per­pé­trés par le Par­ti inter­sec­tion­nel. En voi­ci une liste plus exhaus­tive[19] :

  • 22 novembre 2014 : bous­cu­lades, coups, inti­mi­da­tions entraînent l’annulation d’un débat ani­mé par Alexis Escu­de­ro au Salon du livre liber­taire de Lyon, sur son livre La Repro­duc­tion arti­fi­cielle de l’humain, un livre contre la fabrique, la mar­chan­di­sa­tion et la sélec­tion géné­tique des humains (alias PMA-GPA).
  • 28 novembre 2014 : après plu­sieurs mani­fes­ta­tions, le Théâtre Gérard Phi­lippe de Saint-Denis annule une série de per­for­mances-spec­tacles de l’artiste sud-afri­cain Brett Bai­ley inti­tu­lées « Exhi­bit B ». Il s’agissait, pour les dénon­cer, de recons­ti­tu­tions de zoos humains du début XXe siècle.
  • 9 décembre 2014 : le centre LGBT de Paris annule sous la menace une confé­rence de l’historienne Marie-Jo Bon­net, mili­tante les­bienne et fémi­niste, fon­da­trice du Front homo­sexuel d’action révo­lu­tion­naire en 1971, à cause de ses posi­tions publiques contre la GPA. Son inter­ven­tion avait pour thème « Résis­tance-Sexua­li­té-Natio­na­li­té à Ravens­brück » (un camp de concen­tra­tion nazi réser­vé aux femmes, sur qui les méde­cins pra­ti­quaient diverses expériences).
  • 28 octobre 2016 : la librai­rie mar­seillaise Mille Bâbords subit une « des­cente racia­liste » (livres et revues pié­ti­nés, affiches arra­chées, tables ren­ver­sées, coups et menaces, uti­li­sa­tion de gazeuse, vitrine bri­sée) lors d’une dis­cus­sion avec les auteurs du tract « Jusqu’ici tout va bien », une cri­tique des thèmes racia­listes, « déco­lo­niaux » et anti-isla­mo­phobes déve­lop­pés notam­ment par le Par­ti des Indi­gènes de la République.
  • 21 mars 2017 : l’Université Lille 2 annule, par crainte de « débor­de­ments », le spec­tacle du met­teur en scène Gérald Dumont tiré du texte de Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes (2015).
  • 25 mars 2019 : après inti­mi­da­tions et menaces de groupes « anti­ra­cistes », la Sor­bonne annule la pièce Les Sup­pliantes d’Eschyle, mise en scène par l’enseignant de grec ancien Phi­lippe Bru­net, au motif que ce der­nier fait por­ter des masques noirs à des per­son­nages noirs, comme le réclame pour­tant l’art de la mise en scène depuis la danse du cerf à l’époque préhistorique.
  • 27 juillet 2019 : le site d’informations Rebellyon.info lance un appel public à user du « bri­quet », pho­to à l’appui, envers le jour­nal La Décrois­sance, au motif que sa cri­tique des tech­no­lo­gies repro­duc­trices véhi­cule des consi­dé­ra­tions « trans­phobes » et « sexistes ». Dix jours plus tard, après que l’ensemble des sites d’informations alter­na­tifs du réseau « Mutu » a relayé cet appel, le stand du jour­nal est effec­ti­ve­ment atta­qué lors d’une ren­contre sur le futur site d’enfouissement de déchets nucléaires de Bure[20].
  • 24 octobre 2019 : cen­sure de la confé­rence de la phi­lo­sophe fémi­niste Syl­viane Aga­cins­ki, sur le thème « L’être humain à l’é­poque de sa repro­duc­ti­bi­li­té tech­nique », par l’Université de Bor­deaux, sous la menace d’associations et col­lec­tifs queers. Syl­viane Aga­cins­ki est connue pour sa cri­tique de la GPA.
  • 3 juillet 2021 : le syn­di­cat CNT du Finis­tère doit annu­ler sa Fête de l’autogestion sous la menace de groupes soi-disant « anar­chistes », à cause d’une confé­rence de Pièces et main d’œuvre sur le thème « Bio­po­li­tique et socié­té de contrôle ».
  • 29 avril 2022 : aux cris de « Assas­sins ! », des assaillants du Col­lec­tif radi­cal d’Action Queer per­turbent et annulent la confé­rence des psy­cha­na­lystes Céline Mas­son et Caro­line Elia­cheff, auteures de La fabrique de l’enfant trans­genre (2022), à l’Université de Genève. Les deux auteures défendent le prin­cipe de pré­cau­tion, face à l’afflux de mineurs diri­gés vers des par­cours chi­rur­gi­caux et phar­ma­ceu­tiques de tran­si­tion sexuelle.
  • 17 mai 2022 : l’Université de Genève (encore) annule la confé­rence du pro­fes­seur de lit­té­ra­ture, et pour­tant très post­mo­derne, Eric Mar­ty, venu pré­sen­ter son livre Le Sexe des modernes : pen­sée du neutre et théo­rie du genre (2022), une mise en pers­pec­tive cri­tique de la concep­tion amé­ri­caine du genre.
  • 5 juin 2022 : annu­la­tion par le ciné­ma L’Univers à Lille d’une confé­rence de Pièces et main d’œuvre sur le thème « Tech­no­lo­gie, Tech­no­cra­tie, Trans­hu­ma­nisme » après plu­sieurs menaces auprès du ciné­ma et un com­mu­ni­qué ano­nyme sur l’Internet.
  • 17 novembre 2022 : per­tur­ba­tion et annu­la­tion d’une confé­rence de Caro­line Elia­cheff orga­ni­sée à Lille dans le cadre du fes­ti­val Cité Phi­lo, pour­tant ver­sé lui-même dans le post­mo­der­nisme. La sec­tion lil­loise d’EELV estime devoir lut­ter contre la « dif­fu­sion de la pro­pa­gande trans­phobe ». Les orga­ni­sa­teurs de la confé­rence relèvent que c’est la pre­mière fois en vingt-six ans qu’une confé­rence est ain­si annu­lée sous les intimidations.
  • 19 novembre 2022 : la Mai­son de l’écologie de Lyon annule, sous la menace et les injures, une confé­rence orga­ni­sée par les éco­fé­mi­nistes de Flo­rai­sons et de Deep Green Resis­tance. La sec­tion LGBTQIA+ d’EELV, qui n’a pas conscience des mots, se féli­cite de l’annulation d’un évé­ne­ment « écofasciste ».
  • 15 décembre 2022 : le col­lec­tif queer Ursu­la tente d’annuler une confé­rence de Céline Mas­son et Caro­line Elia­cheff au Café laïque de Bruxelles, par des cris et jets d’excréments.
  • 4 avril 2023 : sous la menace de se faire « cas­ser les genoux » et d’être pas­sé à la lame, le Comi­té Laï­ci­té Répu­blique de Nantes (des socia­listes) annule une confé­rence de Mar­gue­rite Stern, ancienne « femen », inven­teuse des col­lages fémi­nistes, déjà mena­cée de mort pour ses pro­pos sur la par­ti­ci­pa­tion des hommes « en tran­si­tion » aux mou­ve­ments féministes.
  • 22 juin 2023 : lors d’un col­loque orga­ni­sé par la fac de Droit Paris-Pan­théon-Assas sur le thème « La Répu­blique uni­ver­selle à l’é­preuve de la tran­si­den­ti­té », dis­cu­tant notam­ment de la « volon­té toute-puis­sante » du « trans­hu­ma­nisme » et de la « tran­si­den­ti­té », des étu­diants mas­qués jettent de la pein­ture sur les inter­ve­nants. Les débats s’annonçaient pour­tant contra­dic­toires, et la cri­tique mez­zo voce.
  • 9 juillet 2023 : au Salon du livre anar­chiste de Lju­bl­ja­na en Slo­vé­nie, un groupe pari­sien tente de faire annu­ler une inter­ven­tion de la biblio­thèque anar­chiste pari­sienne Les Fleurs Arc­tiques, usant des incon­tour­nables insultes en « phobe ». Les Fleurs arc­tiques avaient notam­ment fait cir­cu­ler des idées contre les Iden­ti­ty Poli­tics (les poli­tiques iden­ti­taires), le racia­lisme et la reli­gion, avec La race comme si vous y étiez (Les Amis de Juliette et du prin­temps, 2017).

Nul n’est tenu d’aimer la F.A ou d’y adhé­rer. La cri­tique railleuse de la F.A, de son style désuet, de son folk­lore patri­mo­nial, de ses erreurs poli­tiques, a été faite voi­ci des décen­nies par ses propres dis­si­dents et par les situa­tion­nistes. Par­mi ses erreurs per­sis­tantes, l’illusion, aujourd’hui, de pou­voir « dia­lo­guer » avec les queers ; de pas­ser trois ans à dis­cu­ter avec eux l’organisation de ce fes­ti­val ; alors qu’il est patent depuis 2012, date des pre­mières agres­sions et des pre­mières pro­tes­ta­tions, que les queers & co sont là pour les virer. Éven­tuel­le­ment pour noyau­ter leurs struc­tures, s’en empa­rer et les dévoyer. Quand les com­pa­gnons de la F.A se résou­dront-ils à orga­ni­ser des évé­ne­ments moins ambi­tieux peut-être, mais plus cohé­rents ; à dis­tin­guer entre amis et faux amis ; sans attendre d’être agres­sés pour défendre leurs convic­tions et leurs per­sonnes face aux équipes d’agresseurs dégui­sés en victimes.

C’est ici qu’à l’instar de Jaime Sem­prun, ils devraient se deman­der, non pas quel monde (et quel anar­chisme) ils vont lais­ser aux géné­ra­tions futures ; mais à quelles géné­ra­tions futures, ils vont lais­ser le monde (et l’anarchisme).

Quoi qu’on pense de cha­cune des per­sonne annu­lées, elles ne repré­sentent ni l’État tech­no­cra­tique, ni l’industrie du nucléaire, ni aucun des groupes de pres­sion liés à la des­truc­tion des condi­tions de vie sur terre. Une par­tie du pro­blème se trouve dans la confu­sion entre conflit (poli­tique) et agres­sion (per­son­nelle), entre la cri­tique des idées et la vio­lence aux per­sonnes. Faites pas­ser votre contra­dic­teur pour un agres­seur, le voi­là qui dis­pa­raît avec sa contra­dic­tion. Exemple. De façon sys­té­ma­tique, et comme à Saint-Imier, la cri­tique de l’idéologie, des figures, des mou­ve­ments et des États isla­mistes est tra­ves­tie en dis­cri­mi­na­tion contre les musul­mans eux-mêmes (« isla­mo­pho­bie »). Sinon en « racisme » — comme s’il exis­tait une « race musulmane ».

De même, la cri­tique des intel­lec­tuels, des idées, de la poli­tique queer est sys­té­ma­ti­que­ment tra­ves­tie en « pho­bie » — trans­for­mant ain­si des argu­ments ration­nels en « panique » irra­tion­nelle — en « pho­bie » envers des « per­sonnes concer­nées », en attaques contre elles, voire en « com­pli­ci­té de meurtres » ! (tant qu’on y est, hein !) La pra­tique d’intoxication intel­lec­tuelle qui consiste à tra­ves­tir le débat d’idées en attaques contre des per­sonnes, doit por­ter un nom. Le chan­tage à la micro-agression ?

Quant à la qua­li­fi­ca­tion de « cen­sure », l’équipe du salon pré­tend dans son compte-ren­du qu’elle ne sau­rait s’appliquer qu’à des États et non à des civils. Si tel est le cas, pour­quoi de pré­ten­dus anar­chistes jouent-ils les alter-cen­seurs et s’accaparent si aisé­ment des pré­ro­ga­tives d’État ? Et par­ti­cu­liè­re­ment d’État totalitaire ?

Pour être pré­cis, la cen­sure moderne fut d’abord une pra­tique ecclé­siale : soin était lais­sé aux uni­ver­si­tés de théo­lo­gie comme la Sor­bonne, à par­tir des années 1520, de garan­tir la confor­mi­té catho­lique des publi­ca­tions face au déve­lop­pe­ment des idées réfor­mées (pro­tes­tantes). Quand mon ami, qui a déci­dé­ment la Suze caus­tique, remarque que les mili­tants post­mo­dernes, « c’est vrai­ment des curés », il ne pense pas si bien dire. Les queers & co par­tagent avec l’Inquisition la jouis­sance de la cen­sure, de l’excommunication, du ban­nis­se­ment voire de l’autodafé. Ils brûlent de la même ardeur à main­te­nir leur bonne morale indi­vi­duelle et à éra­di­quer toute déviance. C’est une pra­tique de fana­tiques que de récla­mer le retrait d’un livre, de le brû­ler, de récla­mer l’exclusion de son expo­sant, et de faire taire son auteur. Reli­gieux et queers : que de salo­pe­ries ne com­mettent-ils pas au nom de leur « reli­gion de paix » et de leur « bien­veillance » ? Je ne sais plus quel Alle­mand disait : « Là où on brûle des livres, on brûle des hommes ».

Il est iro­nique que plu­sieurs des opé­ra­tions de cen­sure citées plus haut aient eu lieu en Suisse, et par­ti­cu­liè­re­ment à Genève, dont il faut rap­pe­ler la tra­di­tion du bûcher et de l’autodafé. Le riche can­ton s’émancipe de la Savoie en 1526, adopte la reli­gion réfor­mée en 1536 et le prê­cheur picard Jean Cal­vin en 1541. La Ter­reur puri­taine de Jean Cal­vin, à par­tir des années 1540, fait brû­ler les livres héré­tiques, romans ou trai­tés poli­ti­co-théo­lo­giques, mais aus­si les cou­pables de sodo­mie et d’adultère, d’athéisme ou de sorcellerie.

La plus emblé­ma­tique des vic­times est ce mal­heu­reux Michel Ser­vet, un Ara­go­nais éru­dit, brû­lé en effi­gie par l’Inquisition, et fina­le­ment pas­sé au feu par Cal­vin en 1553. Ses com­men­taires des écri­tures étaient trop per­son­nels, tant pour la hié­rar­chie catho­lique que pour celle, pro­tes­tante, de Genève. Cal­vin inter­dit aus­si la danse, le théâtre et la musique non-bibliques. Man­ger de la viande et boire de l’alcool lui sont éga­le­ment sus­pects. Quant aux plai­sirs du sexe… inutile d’insister[21].

Un article récent du Monde diplo­ma­tique, écrit par un néer­lan­dais émi­gré aux États-Unis, Ian Buru­ma, rap­pelle la tra­di­tion puri­taine des excuses et de la confes­sion publiques, hier cachée dans les bois au milieu des siens, aujourd’hui en direct, à l’émission d’Oprah Win­frey, bap­tiste évan­gé­lique et sou­tien média­tique du Par­ti démo­crate : « Faire le job. L’éthique pro­tes­tante et l’esprit du woke ». Buru­ma reprend les obser­va­tions du socio­logue alle­mand Max Weber à pro­pos des réfor­més, pro­tes­tants, ana­bap­tistes, évan­gé­liques, métho­distes, etc., pour qui les bonnes œuvres ne suf­fisent pas : c’est une vie entière, et de chaque ins­tant, faite de tra­vail, de contri­tion et d’auto-examen de conscience, qu’il convient d’adopter pour espé­rer une place au para­dis[22].

Rap­pe­lons que des exem­plaires des Ver­sets sata­niques furent brû­lés en place publique à Téhé­ran, à Man­ches­ter et à Londres, par de pieux incen­diaires, en 1989, trente-trois ans avant la ten­ta­tive d’assassinat de leur auteur, Sal­man Rush­die. De même la rédac­tion de Char­lie Heb­do fut d’abord incen­diée, en 2011, avec l’approbation de pyro­manes isla­mo-gau­chistes[23], avant que ses rédac­teurs ne soient assas­si­nés quatre ans plus tard par des tueurs d’Al-Qaï­da.

Écre­linf, comme disait Voltaire.

Dans un « Tract » Gal­li­mard publié en 2022, Laure Murat, pro­fes­seure d’histoire à l’Université de Los Angeles, pose la ques­tion : Qui annule quoi ? Selon elle, il ne faut pas cher­cher de cen­sure « ailleurs que dans la bru­ta­li­té du pou­voir ». Au vu des « annu­la­tions » recen­sées en France depuis dix ans, l’origine de cette bru­ta­li­té-là est ailleurs : des queers (ou inter­sec­tion­nels ou post­mo­dernes) « annulent » des intel­lec­tuels de gauche, des fémi­nistes, des anar­chistes et des éco­lo­gistes, qui ont eu le front de les contre­dire, de les cri­ti­quer, et de cri­ti­quer les der­niers déve­lop­pe­ments (bio)technologiques en matière d’eugénisme, de trans­hu­ma­nisme et de repro­duc­tion humaine.

Com­ment ne pas consi­dé­rer les queers comme les agents (objec­tifs, sub­jec­tifs, on s’en fout) des indus­triels et des États en la matière ? Autant fon­der une asso­cia­tion de Consom­ma­teurs. Le pro­gramme de Saint-Imier ne pro­po­sait-il pas un « Ate­lier d’apprentissage à l’auto-injection d’hormones » à des­ti­na­tion des per­sonnes en « tran­si­tion sexuelle » ?

Tom­jo & Mitou

Sep­tembre 2023

chez.renart@tuta.io www.piecesetmaindoeuvre.com

Lire aus­si :

  • Quel élé­phant irré­fu­table dans le maga­sin de por­ce­laine ? (Sur la gauche socié­tale-libé­rale) Pièces et main d’œuvre, 2014.
  • Peste isla­miste, anthrax trans­hu­ma­niste — Le temps des inhu­mains, Pièces et main d’œuvre, 2015.
  • Et c’est ain­si qu’Allah est grand. Islam & Tech­no­lo­gie, Tom­jo, Chez Renart, 2016.
  • Islam radi­cal à Gre­noble, lisons Naem Bes­tand­ji. Pièces et main d’œuvre, 2019.
  • Du coup. Insultes, rumeurs et calom­nies consé­cu­tives aux débats sur la PMA, Tom­jo, 2019, Chez Renart.

  1. Moins !, rue du Petit-Rocher 4, 1003 Lau­sanne
  2. « Anarchy2023 », paris-luttes.info, 9 juillet 2023.
  3. Cf. Écologistes/technologistes, sachons les dis­tin­guer, Renart et Pièces & main d’œuvre, déc. 2022.
  4. Ne riez pas, on a vu un fes­ti­val anti­spé­ciste à Bure s’inquiéter de l’inclusivité des « ani­maux non-humain.es », et com­ment « iels » seraient accueillis par les « êtres humain.es ».
  5. Pour une com­pré­hen­sion cri­tique des mou­ve­ments post­mo­dernes, et de leurs liens intel­lec­tuels avec les (bio)technologies, nous conseillons : L’Empire de la cyber­né­tique. Des machines à pen­ser à la pen­sée machine de Céline Lafon­taine (Seuil, 2004), Ser­vi­tude et simu­lacre de Jor­di Vidal (Allia, 2007), La French Theo­ry et ses ava­tars et Les rai­sons d’une fas­ci­na­tion : Hei­deg­ger, sa récep­tion, ses héri­tiers par la revue L’Autre côté diri­gée par Séve­rine Denieul (2009 et 2012), Lon­gé­vi­té d’une impos­ture : Michel Fou­cault par Jean-Marc Man­do­sio (Ency­clo­pé­die des nui­sances, 2010), Ceci n’est pas une femme (à pro­pos des tor­dus ‘queer’) par Pièces et main d’œuvre (piecesetmaindoeuvre.com, 2014), Le Désert de la cri­tique. Décons­truc­tion et poli­tique par Renaud Gar­cia (L’Échappée, 2015), Mani­feste des chim­pan­zés du futur contre le trans­hu­ma­nisme par Pièces et main d’œuvre (Ser­vice com­pris, 2017), Du coup par Tom­jo (Chez Renart, 2019).
  6. Cf. La socié­té indus­trielle et son ave­nir, Théo­dore Kac­zyns­ki, Édi­tions de l’Encyclopédie des nui­sances, 1998. Et encore Catas­tro­phisme, admi­nis­tra­tion du désastre et sou­mis­sion durable, Jaime Sem­prun et René Rie­sel, Ency­clo­pé­die des nui­sances, 2008.
  7. Le Monde, 14 avril 2010.
  8. La Vie des idées, 20 novembre 2007.
  9. Cf. Chah­siche, Jean-Michel, « De l’’’éthique du care’’ à la ‘’socié­té du soin’’ : la poli­ti­sa­tion du care au Par­ti socia­liste », Rai­sons poli­tiques, vol. 56, no. 4, 2014, pp. 87–104.
  10. À lire sur piecesetmaindoeuvre.com.
  11. Ce serait désor­mais, selon Ter­ra Nova, le rôle du Front natio­nal : « le FN de Marine Le Pen a opé­ré un retour­ne­ment sur les ques­tions socioé­co­no­miques, bas­cu­lant d’une pos­ture pou­ja­diste néo­li­bé­rale (anti-Etat, anti-fonc­tion­naires, anti-impôts) à un pro­gramme de pro­tec­tion éco­no­mique et sociale équi­valent à celui du Front de gauche. Pour la pre­mière fois depuis plus de trente ans, un par­ti entre à nou­veau en réson­nance (sic) avec toutes les valeurs des classes popu­laires : pro­tec­tion­nisme cultu­rel, pro­tec­tion­nisme éco­no­mique et social. Le FN se pose en par­ti des classes popu­laires, et il sera dif­fi­cile à contrer. »
  12. Cf. Du coup. Insultes, rumeurs et calom­nies consé­cu­tives aux débats sur la PMA, Tom­jo, 2019, Chez Renart.
  13. « Une autre his­toire de la Sécu­ri­té sociale », Ber­nard Friot et Chris­tine Jakse, Le Monde diplo­ma­tique, décembre 2015.
  14. Cf. le film Morts à 100 % : post-scrip­tum, de Tom­jo et Modeste Richard, 45 mn, 2017. Mais sur­tout La foi des char­bon­niers, les mineurs dans la Bataille du char­bon, 1945–1947, Eve­lyne Des­bois, Yves Jean­neau et Bru­no Mat­téi, Mai­son des sciences de l’homme, 1986.
  15. « RIA 2023 : livres isla­mo­phobes, action directe et éva­cua­tion de la cri­tique », renverse.co, 23 août 2023.
  16. www.piecesetmaindoeuvre.com, 29 décembre 2014.
  17. https://federation-anarchiste.org : Anar­chist com­mu­nist Group Great Bri­tain (Grande-Bre­tagne), Bar­ri­ca­da de Livros (Por­tu­gal), Dele­ga­tion of Anar­chist Poli­ti­cal Orga­ni­za­tion in St. Imier (Grèce), Édi­tions Noir et Rouge et Chro­niques Noir et Rouge (France), Groupe liber­taire SAT-Espe­ran­to, Fede­ra­ción Anar­quis­ta Ibé­ri­ca (Espagne), Fede­ra­zione Anar­chi­ca Ita­lia­na (Ita­lie), Fede­ra­zione Anar­chi­ca Sici­lia­na (Ita­lie), Fede­ra­ci­ja za ana­rhis­tic­no orga­ni­zi­ranje (Slo­vé­nie / Croa­tie), Fede­ra­ción Liber­ta­ria Argen­ti­na (Argen­tine), Inicia­ti­va Fede­ra­lis­ta Anar­quis­ta Bra­sil (Bré­sil), Impren­ta Comu­ne­ra — Cali (Colom­bie), Kur­dish-spea­king Anar­chist Forum (Kur­dis­tan), La Comune — Raven­na (Ita­lie), Les ami.e.s de May — Saint-Nazaire (France), Mujeres Libres (Espagne), Nada édi­tions (France), Ver­lag Gras­wur­zel­re­vo­lu­tion (Alle­magne).
  18. https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article3899
  19. La majo­ri­té de ces épi­sodes de cen­sure, com­mu­ni­qués à l’appui, sont recen­sés sur le site www.piecesetmaindoeuvre.com.
  20. Le réseau « Mutu » est un ensemble de sites d’informations locaux fon­dés sur le modèle de Rebel­lyon et Paris-Luttes-Info. Plus qu’une « mutua­li­sa­tion de res­sources et de pra­tiques », les sites du réseau par­tagent sou­vent une même pers­pec­tive de « lutte contre toutes les domi­na­tions ». On y retrouve renverse.co, le site suisse de l’équipe du salon du livre, mais encore Iaa­ta (Tou­louse), Mar­seille Infos Auto­nomes, Bour­rasque (Brest), Le Pres­soir (Mont­pel­lier), Le Numé­ro Zéro (Saint-Étienne), Expan­sive (Rennes), Manif-est (Nan­cy et le grand Est), Cric (Gre­noble), Bar­ri­kade (Suisse alé­ma­nique), La Bogue (Limou­sin), Dijonc­ter (Dijon), Basse-Chaine (Angers), Val­lées en Lutte (Alpes du Sud) et Emra­wi (Wien).
  21. Cf. Bleue comme une orange, cha­pitre 8. « Jean Cal­vin et l’esprit de l’industrialisme », Chez Renart et sur www.piecesetmaindoeuvre.com.
  22. Le Monde diplo­ma­tique, sep­tembre 2013. Tra­duc­tion par­tielle d’un article paru dans la revue Harper’s en juillet 2023.
  23. Cf. la tri­bune col­lec­tive « Pour la défense de la liber­té d’expression, contre le sou­tien à Char­lie Heb­do ! », encore visible sur le site des Indi­gènes de la Répu­blique, mais dis­pa­rue du site lmsi.net.

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À propos de l'auteur Le Partage

« Plus on partage, plus on possède. Voilà le miracle. »En quelques années, à peine, notre collec­tif a traduit et publié des centaines de textes trai­tant des prin­ci­pales problé­ma­tiques de notre temps — et donc d’éco­lo­gie, de poli­tique au sens large, d’eth­no­lo­gie, ou encore d’an­thro­po­lo­gie.contact@­par­tage-le.com

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