Le compte à rebours géostratégique va commencer

Le compte à rebours géostratégique va commencer

Le bloc occidental est confronté à de graves remises en cause de l’équilibre géostratégique qui favorisait ses intérêts. Les autres parties, comme la Chine, l’Iran et la Russie, sont encouragées à tracer chaque jour davantage de lignes rouges à mesure que la situation évolue en leur faveur.


Par Alastair Crooke– Le 10 décembre 2021 – Source Al Mayadeen

Le premier cycle de négociations à Vienne sous l’égide du JCPOA, soutenu par une importante équipe de négociateurs iraniens, a peu surpris ceux qui ont écouté ce que l’administration de Raïssi a dit très clairement au cours des derniers mois. Le négociateur en chef iranien, Ali Bagheri-Kani, a présenté deux projets pour examen ultérieur lors de cette session et des sessions suivantes, et a promis un nouveau projet à son retour de Téhéran en milieu de semaine.

Le changement essentiel qui s’opère ici renvoie à la déclaration post électorale de Raïssi, selon laquelle le JCPOA n’est pas sa première priorité. Son administration regarde désormais vers l’est, vers un nouveau cadre stratégique pour l’Iran. À Vienne, l’implication immédiate a donc été de réaffirmer la priorité des intérêts purement iraniens. Cette première session a révélé que la nouvelle administration iranienne n’est pas une fausse alternance entre deux factions politiques opposées, mais globalement similaires, mais qu’elle marque un changement radical de leitkultur 1 (qui renvoie à la vitalité et à l’éthique des premières années qui ont suivi 1979).

Il semble néanmoins qu’elle ait surpris les Européens (les E3), qui pensaient peut-être que les menaces américaines de sanctions paralysantes, la perspective que l’Europe se joigne à ces sanctions si les pourparlers ne progressaient pas et l’avertissement des E3 qu’Israël se préparait à frapper l’Iran tempéreraient la position iranienne à Vienne. Il n’en a rien été. L’équipe iranienne croit clairement qu’elle est en position favorable pour participer aux négociations.

Les négociateurs E3 (France, Allemagne et Royaume-Uni) ont dit à l’équipe iranienne (en totale coordination avec les États-Unis) que les propositions initiales qu’ils ont présentées cette semaine étaient « peu sérieuses et inacceptables », a rapporté plus tard un diplomate E3. Il a qualifié le projet d’allègement des sanctions d’extrême et de maximaliste, les Iraniens ayant augmenté leurs exigences par rapport au projet obtenu en juin dernier avec l’équipe de Rohani. Le deuxième projet sur les mesures nucléaires iraniennes était également très « dur », a noté le diplomate européen, expliquant que les Iraniens avaient supprimé toutes les clauses de compromis acceptées précédemment sur les mesures qu’ils prendront pour réduire leur programme nucléaire.

Que se passe-t-il ? Eh bien, il s’agit certainement de quelque chose de très vaste, qui va bien au-delà des pourparlers de Vienne. L’Iran a simplement énoncé ses « lignes rouges » : aucune discussion sur les missiles balistiques iraniens ; aucune discussion sur le rôle régional de l’Iran ; et aucun gel de l’enrichissement, tant que le mécanisme de levée des sanctions et de garantie de leur non-réapparition n’est pas convenu – un retour au cadre initial de l’accord de 2015.

L’Iran exige des garanties contraignantes que les sanctions ne seront pas réimposées de manière arbitraire ; que la normalisation du commerce ne sera pas à nouveau entravée de manière informelle contrairement aux termes de l’accord, comme cela s’est produit sous Obama (le département du Trésor américain a mené sa propre politique anti-commerciale, en désaccord avec celle de la Maison Blanche) ; et que toutes les sanctions doivent être levées.

Ce qu’il faut noter ici, c’est le contexte. L’importance de ces pourparlers de Vienne réside dans leur contexte plus large. Notez que la position iranienne est presque identique dans son contenu à celle énoncée par la Russie vis-à-vis des États-Unis en ce qui concerne l’Ukraine : la demande de Poutine à Washington est que les intérêts et les « lignes rouges » de la Russie soient officiellement reconnus et acceptés ; que des accords juridiquement contraignants soient conclus en ce qui concerne la sécurité de la Russie en Europe orientale ; et l’exigence absolue d’une interdiction de tout nouvel empiétement de l’OTAN à l’Est, ainsi qu’un veto sur toute infrastructure de l’OTAN exportée en Ukraine.

Le président Poutine a également averti que tout empiétement des infrastructures ou des forces de l’OTAN en Ukraine ne serait pas autorisé et que la Russie prendrait des mesures déterminantes pour l’empêcher. De même, l’Iran a déclaré explicitement ne tolérer aucune attaque israélienne contre ses installations nucléaires. Elle entraînerait la destruction par l’Iran des infrastructures vitales israéliennes sur toute l’étendue d’« Israël » .

Et la position de l’Iran et de la Russie est identique à celle de la Chine à l’égard de Taïwan. Le président Xi l’a clairement indiqué lors du sommet virtuel qu’il a tenu avec Biden le 15 novembre. Xi a prévenu que toute tentative de sécession de Taïwan serait interdite et entraînerait une réponse militaire. Comme le note judicieusement Anatol Lieven, cela aurait de graves conséquences stratégiques : « Outre les dommages économiques mondiaux qui résulteraient d’une guerre en Ukraine et la façon dont la Chine tirerait parti d’une telle crise, l’Occident a une très bonne raison d’éviter une nouvelle guerre : il serait perdant ». Lieven poursuit : « Cela risquerait également de devenir une guerre mondiale ; car il est pratiquement certain que la Chine exploiterait une guerre entre les États-Unis et la Russie, menaçant ainsi les États-Unis du risque de deux guerres simultanées – et d’une défaite aux deux ».

C’est très nouveau – en géopolitique, des coïncidences de cette nature ne se produisent pas spontanément. Il est évident que les trois puissances sont stratégiquement coordonnées — politiquement et probablement aussi militairement.

Les États occidentaux sont stupéfaits : c’est la première fois que d’autres leur dictent la conduite à tenir, définissent leurs lignes rouges – au lieu de recevoir des instructions sur les lignes rouges américaines. Ils sont déconcertés, et ne savent plus quoi faire ensuite.

Pour l’instant, ils répètent les platitudes habituelles sur « toutes les options qui sont sur la table », sur les sanctions paralysantes et sur la formation d’une coalition internationale pour faire pression et s’opposer à cette non conformité. En ce qui concerne la Russie, Biden envisagerait des actions de type « option nucléaire » contre Moscou, au cas où elle lancerait une offensive militaire contre l’Ukraine – y compris l’expulsion de la Russie du système de compensation financière SWIFT et l’attaque de la dette souveraine russe.

Les États occidentaux savent néanmoins qu’ils sont en position de faiblesse. La Russie a commencé à se préparer à de telles actions punitives en 2014, lorsque l’Amérique a joué pour la première fois la carte SWIFT contre la Suisse (pour obliger les banques suisses à divulguer des détails sur leurs clients américains). Et l’Iran aussi a tranquillement préparé sa dissuasion conventionnelle au cours de la dernière décennie.

Cet axe ne craint pas l’Amérique. Ils savent en effet que l’équilibre stratégique a tourné en leur faveur. Ce qu’ils craignent, en revanche, c’est que la polarisation et la désintégration politiques à l’intérieur des États-Unis n’amènent leur establishment affaibli à préférer une crise de diversion, une tentative de rééquilibrage stratégique (car tout compromis avec Poutine serait dépeint comme une « faiblesse » de Biden).

Étant donné que la crise ukrainienne est structurellement instable et qu’elle éclatera (d’une manière ou d’une autre) dans les mois à venir (peut-être plus tôt que les autres questions explosives), l’appel vidéo entre Biden et Poutine cette semaine constitue un moment décisif (qu’il débouche ou non sur des résultats substantiels). La question de Taïwan et le JCPOA, liés par un fil conducteur sont – dans une certaine mesure – suspendus à son issue.

Un reset stratégique ne sera toutefois pas facile. L’Occident s’est engagé dans une guerre des mèmes (il gagne sur le plan rhétorique et politique, tout en perdant du terrain sur le plan stratégique), coupé qu’il est de la realpolitik pratique, ce qui rend un reset d’autant plus difficile. Tout compromis sur la thèse selon laquelle la Russie ne peut pas avoir ses propres lignes rouges, ne peut pas décider de l’adhésion ou non de l’Ukraine à l’OTAN, ni déterminer où l’OTAN installe ses missiles et ses armes nucléaires, risque de faire passer Biden pour un faible. Les Républicains ont déjà accusé de manière préventive ce qu’ils appellent la « faiblesse » de Biden d’avoir encouragé un « aventurisme dangereux » de la part de Moscou.

Ainsi a peut-être commencé le compte à rebours vers un nouvel équilibre géostratégique entre les deux axes – et finalement, la paix ou la guerre.

Alastair Crooke

Traduit par Zineb, relu par Wayan, pour le Saker Francophone

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