L’Europe brade ses entreprises

Recherche menée par Robert Gil

Les privatisations se multiplient dans l’UE. Pris à la gorge, les gouvernements sacrifient leurs industries nationales. La crise de la dette terrifie les gouvernements européens. Astreints à la rigueur, les pays peinent à remplir leurs caisses et doivent limiter leurs emprunts sur les marchés financiers. Alors, afin de trouver de l’argent frais, ils vendent leurs participations dans des entreprises totalement ou partiellement publiques. Une vague de privatisation qui touche aussi bien l’Angleterre que les pays méditerranéens, comme l’Italie ou la Grèce et des secteurs aussi variés que les postes ou la police.

L’Italie dilapide ses entreprises publiques. Avec une dette qui dépasse les 133% du PIB (plus de 2.100 milliards d’euros), l’Italie a décidé fin octobre de vendre ses participations dans des entreprises, dont certaines ont des missions de services publics. Le ministre italien de l’Economie, Fabrizio Saccomanni, a annoncé, lors du Forum économique mondial de Davos, l’intention de son gouvernement de privatiser les postes italiennes. « On commence avec 40%, ensuite on verra », a précisé le ministre. L’Etat espère récupérer ainsi « 6,7 ou 8 milliards d’euros » sur les 12 milliards annoncés fin octobre.

La France roule sur un goudron privé. Si l’Etat a bien financé la construction des autoroutes françaises, il a vendu depuis 2006 l’ensemble de ses participations dans les principaux réseaux, alors que ces derniers devenaient finalement rentables. Depuis, les usagers voient le prix de leur trajet augmenter régulièrement. D’autres entreprises, comme Electricité de France, Gaz de France ou Aéroports de Paris (ADP) ont été partiellement privatisées entre 2005 et 2007. Régulièrement, comme en avril 2013 avec EADS, l’Etat cède une partie de ses actifs dans de grands groupes.

L’Angleterre n’a pas de limite. La situation britannique est moins dure que beaucoup de ses voisins européens. Ce qui n’a pas empêché David Cameron de mener une sévère politique d’austérité et de couper dans les budgets publics. Pourtant, il n’y avait plus grand-chose à privatiser outre-Manche après la période Thatcher. Alors, le gouvernement s’est tourné vers la police afin de diminuer de 20% son budget. Une partie de leur prérogative va être confiée à des sociétés privées. La mesure s’accompagne de nombreuses suppressions de postes dans les forces de l’ordre, 2.764 postes en trois ans rien que pour le West Land.

Malte vend la nationalité européenne. Solidaire, Malte a décidé de tendre la main à ses (riches) voisins du Sud. Pour remplir ses caisses et tenir ses engagements européens, l’île veut vendre la nationalité européenne aux plus offrants. Une solution qui a offusqué les députés européens. La citoyenneté européenne ne doit pas avoir de prix, a rappelé le Parlement européen dans une résolution votée le 16 janvier. Un camouflet emprunt d’ironie quand on sait que de nombreux Etats, dont l’Autriche, le Royaume-Uni, l’Espagne, la Bulgarie ou la Hongrie offrent des permis de résidence permanents aux investisseurs les plus généreux.

La Grèce, un pauvre à saisir. La banqueroute de la Grèce a été le symbole de la crise de la dette européenne. Pris à la gorge, l’Etat grec a été mis sous la tutelle de la Troïka (BCE, FMI, Commission européenne) et forcé à démanteler ses services publics afin de bénéficier de plans d’aide de plusieurs milliards d’euros. Afin de trouver 50 milliards d’euros d’ici 2020, l’Etat a vendu ses participations dans différentes entreprises comme l’opérateur téléphonique OTE. La loterie nationale grecque, les mines de nickel, le port du Pirée aiguisent les appétits des investisseurs. Clou de cette vente aux enchères digne du Mont-de-Piété, la mise en vente d’une liste de 47 îles et îlots inhabités appartenant à l’État.

La privatisation de l’Europe est méthodiquement  et inexorablement menée. Comme l’a écrit Paul Krugman, prix Nobel d’économie:  »Il n’a jamais été question de rétablir l’économie. La pression en faveur de l’austérité, c’était pour utiliser la crise. Pas la surmonter ». Chaque jour, les faits lui donnent raison. La crise fait partie de la stratégie du choc.

Pour la Grèce, la destruction des biens communs est telle qu’on a parlé de « plus grand programme de cessions au monde ». En Espagne la privatisation du secteur de la santé n’a pas fini de provoquer des « broncas ». Le gouvernement vient d’ailleurs de reculer sur ce point et des juges ont sanctionné certaines privatisations d’hôpitaux. Cela dit, le gouvernement Rajoy cherche par ailleurs à se défaire de près d’un quart du patrimoine public.

Le bradage du bien commun est d’autant plus scandaleux que l’économie pour l’Etat n’est qu’illusion. Un très bon exemple est donné par le cas des autroutes espagnoles, dont bon nombre avaient été privatisées et qui actuellement en faillite vont être certainement renationalisées.

On peut citer le cas plus emblématique encore du chemin de fer britannique rapporté par le site britannique l’Express, propriété du Daily et du Sunday Express . Depuis la privatisation du rail décidée par John Major en 1996, les anglais payent les tarifs les plus élevés en Europe. En 10 ans, les tarifs ont augmenté de 50%. Certains usagers devront désormais payer plus de £ 5000 livres, plus de 6000 euros, pour leurs abonnements annuels. Certains billets ont augmenté de plus de £ 1000, 1200 euros,  depuis 2008.

Mais chose aberrante et scandaleuse par la même occasion, un récent rapport a établi que  les cinq plus grandes compagnies ferroviaires privées ont reçu près de 3 milliards d’euros EUR de subventions publiques  entre 2007 et 2011 alors que 90% des bénéfices ont été distribués aux actionnaires.

Alors une question doit se poser pour les dirigeants britanniques mais  aussi pour ceux des autres Etats qui participent à cette braderie permanente.  Pourquoi considèrent-ils comme inacceptable qu’un Etat finance des entreprises publiques, cela constituant des dépenses que vu la situation économique il ne saurait se permettre,  tout en estimant qu’il est dès lors logique de les privatiser à bas prix – comme les autoroutes françaises – pour les subventionner par la suite, alors que la majorité des bénéfices sera empochée par les actionnaires ?

Sont-ils fous, incompétents, irresponsables, idéologues ou complices ? A vous de vous faire une opinion. La nôtre est faite.

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