Si la scène du Grand jeu à l’échelle planétaire est linéaire, le tandem sino-russe s’opposant à l’empire maritime américain, les formidables complexités du continent-monde ont souvent l’outrecuidance de partiellement compliquer l’équation au niveau local. Les Dieux géopolitiques sont facétieux, leur dernière trouvaille étant d’unir… la Chine et les Etats-Unis contre l’Inde !
En réalité, la formule est quelque peu exagérée et nous n’en sommes pas (encore ?) là, mais c’est bien ce qui pourrait arriver si la logique régionale suit son cours. Et ce ne serait pas le moindre des paradoxes au moment même où Washington essaie de débaucher New Delhi pour la faire entrer de plain-pied dans le QUAD contre Pékin.
Cet incroyable imbroglio, qui implique fatalement l’Iran, plonge ses racines dans les deux ports stratégiques au sortir du détroit d’Ormuz. Le fidèle lecteur de nos Chroniques connaît par coeur Gwadar, tête de pont chinoise au Pakistan. Il est peut-être un peu moins familiarisé avec son équivalent occidental, situé à quelques dizaines de kilomètres :
Alarmée par le Collier de perles et l’installation du dragon à Gwadar, l’Inde fait jouer, au début des années 2010, sa connexion iranienne et s’établit à Chabahar, à quelques encablures du port chinois. L’idée, outre le fait de concurrencer Pékin et de s’installer également dans l’un des points les plus chauds du globe, est de désenclaver l’Afghanistan et d’avoir une voie d’accès à l’Asie centrale en évitant le territoire du frère ennemi pakistanais.
Si le développement du port a pris du retard, de manière quelque peu incompréhensible d’ailleurs car il est exempt des sanctions US visant l’Iran, New Delhi garde cet atout en main et Chabahar devrait devenir entièrement opérationnel cet été. C’est là que commence le sac de noeud…
Les Chinois, qui n’arrivent décidément pas à sortir de leur rivalité avec l’Inde, ne peuvent évidemment accepter de bonne grâce ce concurrent et feront tout pour le torpiller. Ce genre de compétition portuaire n’a rien de nouveau ; déjà dans l’Antiquité, Rome avait donné le statut de port franc à Délos afin d’y attirer le trafic maritime et ruiner ainsi l’économie de l’île de Rhodes, dont l’indépendance gênait les vénérables sénateurs du Capitole.
Ce faisant, Pékin pourrait, ô ironie savoureuse, se retrouver sur la même longueur d’ondes que les Américains, mais pour des raisons différentes. Si Chabahar a été jusqu’à présent exempt de sanctions, c’est en vertu du fait qu’il était susceptible de participer au désenclavement de l’Afghanistan, voulu par Washington. Maintenant que les troupes impériales quittent le « royaume de l’insolence » la queue entre les jambes, Chabahar n’a plus aucune utilité.
Si le port prend sa vitesse de croisière et, à terme, devient un débouché pour l’Asie centrale, apportant de précieuses devises à Téhéran, il pourrait se retrouver assez rapidement soumis au même régime de sanctions que le reste de la Perse. A moins que, ultime rebondissement dans ce maelstrom inextricable, les négociations rouvertes sur le nucléaire iranien débouchent sur une abolition partielle ou totale des sanctions.
D’une certaine façon et un peu schématiquement, c’est une course contre la montre entre le retrait américain d’Afghanistan, qui inciterait à plus de sanctions, et l’accord de Vienne sur le nucléaire qui aurait l’effet inverse, le tout saupoudré d’ombre chinoise. Complexe, décidément…
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