Un lien essentiel entre politiques sociales et nationalisme

Un lien essentiel entre politiques sociales et nationalisme

« L’indépendance n’est ni à gauche ni à droite, elle est en avant. » Cette phrase de Bernard Landry, on l’entend fréquemment de la bouche de péquistes souvent bien intentionnés, mais un brin allergiques à toute critique de leur parti. Pourtant, l’histoire même du PQ démontre que cette phrase est fausse. Les deux référendums de 1980 et 1995 ont été menés par des gouvernements péquistes clairement de centre gauche. Dans les deux cas, mais plus particulièrement en 1995, le ralliement des groupes populaires et syndicaux au camp du Oui a joué un rôle majeur.

Gouvernements de centre gauche? Démystifions un peu les choses. La Révolution tranquille a été le point de départ de deux décennies de décisions gouvernementales volontaristes allant dans le sens d’une intervention accrue de l’État dans l’économie et l’instauration de programmes sociaux. Toutes ces réalisations s’inscrivaient dans une logique de développement du bien commun profitable à tous. C’était à proprement parler du nation building et c’est loin d’être un hasard si, parallèlement à ce processus, s’est développé un nationalisme toujours plus affirmé nourrissant une aspiration croissante à l’indépendance.

En fait, les gens sont attachés à un État qui a pour objectif le bien commun et qui favorise l’unité et la solidarité entre les membres de la société. C’est ce qu’on caractérise comme étant de centre gauche et qui est pour l’essentiel la réalisation au Québec d’un État-providence plus affirmé qu’ailleurs compte tenu de notre fragilité. On peut dire qu’une des manifestations récentes de cet attachement des Québécois à une telle orientation gouvernementale est leur appui aux employés du secteur public lors des dernières négociations.
 

Trois grandes périodes

Dans un ouvrage au titre évocateur (La question nationale, une question sociale), le professeur Michel Roche établit un lien direct entre politiques sociales et nationalisme. Les politiques sociales créent de la solidarité entre les membres d’une nation, ce faisant elles favorisent le sentiment national. Dans un pays en devenir comme le Québec, cela signifie une montée de l’indépendantisme.

Pour étayer sa démonstration, Michel Roche a fait un patient travail de dépouillement des archives. Il analyse l’action des gouvernements fédéraux et provinciaux depuis l’instauration de l’État-providence dans la foulée du New Deal de Roosevelt à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Dans l’histoire des relations entre les gouvernements fédéraux et québécois au cours de cette longue période, il est possible de distinguer trois périodes:

Première période. De 1945 à 1960, les gouvernements fédéraux successifs sont les maîtres d’œuvre de l’État-providence. Le Québec sous Duplessis se caractérise par un conservatisme social important, qui l’amène à dénoncer les ingérences du fédéral même pour des initiatives favorables à la population.

Deuxième période. La Révolution tranquille se caractérise par une inversion des rôles. C’est le Québec qui prend l’initiative de façon spectaculaire avec la nationalisation de la majorité des barrages hydroélectriques à la suite de la seule élection référendaire de notre histoire. Cette nationalisation est un geste par excellence de solidarité sociale puisqu’elle a été explicitement réalisée pour favoriser les plus bas coûts possible d’électricité pour l’ensemble des Québécois. Elle a inauguré une longue suite de réformes (création des ministères de l’Éducation et de la Santé, l’assurance-maladie, la création de sociétés d’État, etc. et la liste est longue) allant toutes dans le sens d’une prise en main collective au bénéfice de l’ensemble des Québécois. Résultat : un sentiment fort de destin commun, une solidarité croissante, un nationalisme atteignant des zéniths et la nécessité de l’indépendance qui s’impose.

Troisième période. Arrivent les années 80 avec l’échec référendaire et, l’année suivante, un gouvernement Lévesque qui se retourne contre ses alliés du secteur public. La chape de plomb du néolibéralisme s’installe progressivement avec les premiers traités de libre-échange qui ouvrent la voie à la marchandisation de toutes choses.

C’est le début des baisses d’impôt et du démantèlement de l’État. Le PQ se convertit au libre-échange et le gouvernement libéral de Robert Bourassa prône l’État-Provigo. Même une partie de la gauche se rallie en parlant d’altermondialisation. Le gouvernement fédéral est à l’offensive avec le rapatriement unilatéral de la Constitution et les premières privatisations sous Mulroney. Son néolibéralisme affirmé ne lui permet cependant pas d’envahir le champ des politiques sociales. Les leaders indépendantistes se déchirent entre eux avant de reprendre la main. Les échecs de Meech et Charlottetown les galvanisent et conduisent au référendum volé de 1995.

La suite de l’histoire s’apparente à un effondrement. Lucien Bouchard devient premier ministre et, prenant exemple sur René Lévesque, se retourne contre ses alliés en imposant des coupures drastiques. Ces coupures sont une conséquence directe des actions d’un gouvernement fédéral paniqué par les résultats référendaires.

En plus d’inonder le Québec de publicités (programme des commandites), Ottawa coupe de 33% ses transferts en santé obligeant le Québec à diminuer les services. Plus catholique que le pape, le gouvernement Bouchard réduit de 6% le budget de l’État en 1996 et 1997. Au gouvernement québécois le rôle ingrat; au fédéral, le rôle de père Noël.

Le déficit zéro, présenté aux indépendantistes par Lucien Bouchard comme la condition gagnante d’un référendum à venir, est la démonstration parfaite qu’indépendance et néolibéralisme sont tout simplement antagonistes. Appliquées avec d’autant plus de vigueur que Bouchard y avait rallié les alliés du camp du Oui, ces politiques ont conduit à une grogne populaire et à l’effondrement du leadership indépendantiste. La condition gagnante s’est avérée être une condition perdante.

En symbiose avec la politique fédérale d’envahissement des compétences provinciales, le gouvernement Charest (2003-2012) poursuit le travail de démantèlement de l’État québécois bien entamé sous Lucien Bouchard. Profitant d’un ministre des finances qui s’est époumoné à dénoncer le déséquilibre fiscal (Yves Séguin), Jean Charest se permet même de convertir en baisse d’impôt les 700 millions accordés en 2007 par Stephen Harper. Néolibéralisme, quand tu nous tiens! En 2013, une étude de l’Institut de Recherches en Économie contemporaine (IRÉC) révélait qu’en appliquant le régime fiscal de 1997, le gouvernement québécois aurait obtenu 8,4 milliards $ de plus en financement…
 

Bientôt, un nouveau cycle?

L’arrivée du gouvernement de Justin Trudeau au pouvoir en 2015 allait marquer une accélération de l’intrusion du fédéral. Sur le déficit, Trudeau défendait une position plus progressiste que le NPD. C’est ce qu’il a mis en application en envahissant les champs de compétence du Québec. Récemment, sur la question du logement, mais surtout en instituant une assurance dentaire pour les personnes âgées, une assurance bien populaire au Québec…

Pendant ce temps au Québec, c’est « back to the future » avec un gouvernement caquiste qui fait de l’aide aux entreprises le pivot de son action. Élu sur la base d’un discours nationaliste qui a vite montré ses limites, ce gouvernement en est réduit à protester contre les empiètements du fédéral et cela, même pour des initiatives profitables à la population.

Son attitude ressemble à s’y méprendre à celle du gouvernement Duplessis. La boucle serait-elle bouclée? Serions-nous en fin de cycle… mûrs pour une nouvelle révolution peut-être pas si tranquille qui donne toute sa place à un État québécois indépendant soucieux en priorité du bien commun? C’est tout le bien qu’on se souhaite.
 

Marx, l’Écosse, la Catalogne

Le livre de Michel Roche ne se contente pas d’analyser l’évolution du Québec des 80 dernières années, ce qui serait déjà beaucoup. Il embrasse beaucoup plus large dès le début en retournant aux écrits de Karl Marx sur le nationalisme. Il montre que ce dernier était loin d’y être hostile et le voyait comme une étape non suffisante, mais parfois essentielle dans la prise en mains par les peuples de leur destin. On est loin de la vision réductrice de la répétition un peu mécanique du fameux « prolétaires de tous les pays, unissez-vous! » Encore faut-il avoir un pays! Marx l’avait bien compris.

Je termine en signalant une autre contribution importante du livre de Michel Roche. Il analyse les cas écossais et catalans, en démontrant le lien entre nationalisme et politiques sociales. Dans ces deux derniers cas, la relation joue à l’inverse tout simplement parce que ce sont les instances « fédérales » qui exercent le pouvoir exclusif en matière de protection sociale. C’est ainsi que Michel Roche montre, sur un temps long, que les épisodes de montée d’aspirations à l’indépendance dans ces deux pays en devenir sont directement liés à des coupures dans la protection sociale par le gouvernement central.

En ces temps où le néolibéralisme montre de sérieux signes d’essoufflement, le livre de Michel Roche est une contribution majeure dans les débats sociaux et politiques québécois. Que tous les indépendantistes en prennent bonne note: la réalisation de l’indépendance implique le retour en force du « commun ». C’est ce que les pionniers indépendantistes avaient compris.
 

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Source: Lire l'article complet de L'aut'journal

À propos de l'auteur L'aut'journal

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