J’étais soule à ma première messe de Noël

J’étais soule à ma première messe de Noël
[Attention : les lignes qui suivent pourraient choquer certains cœurs purs. Nous préférons vous en avertir.]

J’ai 17 ans, c’est Noël et je réveillonne dans la famille de mon chum. Est-ce par défi, par gêne ou par ennui que je suis soule? Je ne m’en souviens plus.

C’est peut-être aussi tout simplement pour supporter la treizième partie de Loup-Garou à laquelle je participe, avec grand-papa-incapable-de-se-souvenir-des-règlements et mon’oncle-qui-fait-des-blagues-louches-quand-tout-le-monde-a-les-yeux-fermés.

(En regardant attentivement sa carte) Juste de même, ça fait quoi, déjà, la sorcière?

(Après un long soupir de tout le monde) Bon, on va brasser et redistribuer les cartes, comme grand-papa vient ennnncore de dire quel personnage il joue.

(Mon’oncle, avec un grand sourire) Dommage, j’étais la petite fille! Je serais allé visiter qui je veux dans son lit la nuit… Ahahah!

Arrive bientôt minuit, la moitié des invités se préparent pour partir à la messe. Mon chum reste assis. Je me tourne vers lui.

– On n’y va pas?

– Ben non, Laurence, t’es même pas baptisée. Pis moi, je ne crois plus. En plus, t’as l’air chaudaille pas mal. Fais attention, quand même, c’est ma famille.

Come on! Je n’ai jamais vu ça, moi, une messe. Encore moins une messe de Noël. Ça va être drôle!

C’est ainsi que je me retrouve dans le fond d’une église de Val-Bélair, le sourire fendu jusqu’aux oreilles et les yeux dans la graisse de bine, à écouter les chants traditionnels de Noël.

[Attention, c’est dans le paragraphe suivant que certains cœurs seront choqués.]

Quand arrive la communion, je regarde mon chum, pleine de défi : «Moi aussi, je vais manger le bout de pain, pour voir ce que ça goute.» Je me place dans la file et je reçois ce qu’à l’époque, je ne reconnaissais pas comme le corps du Christ.

Je ne mange pas tout de suite l’hostie. Je la regarde, hébétée, comme le prêtre, d’ailleurs, qui se demande ce que je fais. Mon chum me donne un coup de coude. Je sors de ma torpeur et j’avale rapidement l’hostie. «Ouin, pas ben ben gouteux, cette affaire-là », que je commente. Puis, je retourne à ma place.

L’ivrognerie

Pourquoi est-ce que je raconte tout ça? Parce que je regrette, certainement. Je regrette, de même que toutes les fois dans ma vie où j’ai choisi délibérément l’ivresse.

Saint Thomas porte un jugement sévère sur l’ivrognerie, d’ailleurs : il s’agit pour lui d’un péché mortel.

Il faut bien comprendre sa pensée. Être soul involontairement, comme quand on n’avait pas mesuré la force de l’alcool, ce n’est pas péché. C’est une erreur.

Entrer volontairement dans un état altéré, sans pour autant que la raison soit complètement obscurcie, ce n’est pas un péché mortel, mais véniel.

Boire dans le but précis de perdre complètement la carte, voilà le péché mortel.

Mais pourquoi est-ce si grave? C’est que l’homme est homme par sa raison. S’en priver volontairement, c’est se réduire à l’état de la bête. Et c’est courir à sa perte, comme dirait Ben Sira le Sage :

Le vin est amertume de l’âme pour qui le boit avec excès au point de s’exalter et de perdre l’équilibre. L’ivresse décuple la fureur de l’insensé jusqu’au scandale.
Siracide 31, 29-30

Pourquoi le soulon risque-t-il autant? C’est que l’homme juge du bien et du mal par sa raison. Se priver d’elle, c’est s’exposer à commettre d’autres fautes. C’est se mettre à la merci même du péché.

À table avec les pécheurs

J’entends déjà certains d’entre vous m’objecter: «Regarde l’autre qui passe d’un extrême à l’autre. Elle se soulait tout le temps, maintenant elle fait la morale aux autres et refuse de boire. Faut ben être catholique pour avoir un balai dans le c** comme ça!»

À ceux-là, je réponds que vous m’avez mal comprise. Je ne suis pas contre l’alcool. L’Église non plus. Plusieurs versets de la Bible en témoignent, comme celui-ci, encore tiré de Siracide :

« Le vin est allégresse du cœur et joie de vivre pour qui le boit à son heure et avec mesure. » (Sr 31, 28)

Si le vin réjouit le cœur, c’est parce que, pris avec mesure, il accompagne admirablement les fêtes. Il détend et rassemble. C’est une expérience commune.

Je vous ai peut-être choqués avec mon anecdote d’introduction. Je m’en excuse.

Mais n’oublions pas que, comme le médecin vient pour les malades, c’est pour les pécheurs que Jésus s’est fait chair.

Il mangeait sans honte à la table des pécheurs, rapporte-t-on dans l’évangile. Et moi, pècheresse que je suis, c’est à sa table que j’ai mangé durant ce fameux Noël de 2010. Et tous les autres suivants.

«Pas très gouteux», que j’ai pensé en mangeant ma première hostie. Qui aurait cru que, quelques années plus tard, je confesserais qu’aucun mets sur terre n’est plus savoureux que le corps du Christ?

Je regrette certainement mes gestes de Noël 2010, comme je l’ai dit. Mais en même temps, en y repensant, je ne peux que louer Dieu et proclamer: «Heureuse faute qui nous a valu pareil rédempteur.»

Joyeux Noël!

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