Sous-marins nucléaires australiens : le coup de Trafalgar de Biden contre la France, signe d’un basculement géopolitique majeur

Sous-marins nucléaires australiens : le coup de Trafalgar de Biden contre la France, signe d’un basculement géopolitique majeur

La trahison de la France par Washington au sujet des sous-marins nucléaires destinés à l’Australie signale un énorme changement géopolitique dans la stratégie américaine

Par Tom Fowdy

Tom Fowdy est un écrivain et analyste britannique de la politique et des relations internationales, principalement axé sur l’Asie de l’Est.

Source : RT, le 16 septembre 2021

Traduction : lecridespeuples.fr

Dans sa confrontation croissante avec la Chine, un Washington impitoyable a démontré que ce qui compte désormais pour lui, ce n’est pas l’Europe [ni même le Moyen-Orient], mais la région indo-pacifique. C’est là que la nouvelle guerre froide va être menée.

Mercredi soir, le Président américain Joe Biden, le Premier ministre australien Scott Morrison et le Premier ministre britannique Boris Johnson ont tenu un sommet trilatéral virtuel au cours duquel ils ont affirmé un nouvel accord, intitulé AUKUS, un engagement novateur à intensifier la coopération militaire entre les trois alliés anglo-saxons, les rapprochant encore plus en mettant en commun les technologies critiques et la recherche.

L’annonce que les États-Unis partageraient désormais leur technologie de sous-marin à propulsion nucléaire avec l’Australie a fait la une des journaux. L’objectif est d’intensifier les tentatives de contenir militairement la Chine, même si les trois pays ne l’ont pas dit directement. Cependant, le pacte sur les sous-marins impliquait que l’Australie rompe brusquement un accord de 2016 de 43 milliards de dollars avec la France pour construire 12 de ces sous-marins, une décision qui a provoqué l’indignation de hauts responsables à Paris, qui ont effectivement accusé les États-Unis de trahison. Il y a à peine deux semaines, les ministres australiens de la Défense et des Affaires étrangères avaient reconfirmé leur engagement envers l’accord avec la France, malgré les défis signalés. En juin, le Président français Emmanuel Macron a déclaré que l’accord représentait la promesse d’une coopération continue pour les années à venir.

Toute cette saga perce une brèche dans la tentative de Biden d’essayer de reconstruire les liens transatlantiques avec l’Europe, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian ayant déclaré : « Je suis aujourd’hui très en colère. Ça ne se fait pas entre alliés… Cette décision unilatérale, brutale et imprévisible est très similaire à ce que faisait M. Trump… C’est vraiment un coup dans le dos. Nous avions établi avec l‘Australie une relation de confiance et cette confiance est trahie »

Cette nouvelle est troublante pour Pékin et intensifie la course aux armements en cours dans la région du Pacifique, où les tensions bouillonnent déjà. Partiellement motivé par la promesse électorale de Scott Morrison et sa soif de doubler les différends avec la Chine pour son propre intérêt politique, cela pousse aussi sans doute les relations de l’Australie avec la Chine au bord du non-retour, ce qui peut avoir d’immenses conséquences.

Mais quelle est la signification plus large de tout cela ? C’est à la fois une victoire et une défaite pour Pékin dans la mesure où l’administration Biden a maintenant officiellement abattu ses cartes sur les alliés qui comptent vraiment, et ceux qui ne comptent pas, dans la « guerre froide » émergente avec la Chine. C’est une situation de « jeu, set et match » pour les nations de l’Indo-Pacifique, l’Europe étant laissée sur la touche.

La diplomatie étrangère de Washington montre clairement que le principal instrument pour affronter Pékin sera l’Australie, le Japon et l’Inde dans le cadre du soi-disant « Quad » (qui doit se réunir bientôt), et le Royaume-Uni, avec son Mantra Indo-Pacifique autoproclamé, bien qu’il soit plus pragmatique dans son opposition à la Chine que les autres.

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Alors qu’il y a eu une obsession de longue date à Washington d’amener l’Europe à « prendre parti », ainsi que des comparaisons répétées avec l’ancienne guerre froide, les considérations géographiques signifient qu’il ne s’agit pas d’un problème européen, mais Indo-Pacifique. En conséquence, les pays de l’UE ne devraient pas du tout être surpris que les États-Unis les aient si outrageusement floués dans la poursuite de leurs objectifs géopolitiques et de leurs profits pour leur propre complexe militaro-industriel. Il sera intéressant de voir comment la France et les autres Européens réagiront – vont-ils arrêter de se prosterner devant les États-Unis sur la Chine [et toutes les autres questions internationales] ?

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Lorsque Biden est entré en fonction, il a proclamé que « l’Amérique est de retour ! » et s’est engagé à renouer les liens avec l’Europe. Un récit trompeur s’était cristallisé selon lequel tout ce qui avait mal tourné dans les relations UE-USA au cours des quatre années précédentes avait été la fabrication personnelle du Président précédent erratique, dangereux et insupportable. Donald Trump a en effet mené un niveau extraordinaire de provocations contre l’UE, notamment des attaques contre le commerce, une escalade de la dispute Boeing-Airbus, une opposition aux politiques de marché européennes et des attaques contre leurs contributions à l’OTAN, exigeant qu’elles financent elles-mêmes leur sécurité. L’erreur commise par les commentateurs et les politiciens européens a été de supposer que cette attitude « America First » n’était qu’une phase, et donc que le départ de Trump et l’arrivée de Biden verraient automatiquement les choses revenir à la « normale ».

Biden lui-même a initialement orchestré ce message et a fait tout son possible pour que l’Europe se conforme à sa vision contre la Chine, en accroissant le transatlantisme. Effectivement, il a obtenu quelques premiers résultats. Quelques semaines seulement avant son entrée en fonction, l’UE et la Chine avaient conclu un accord de principe sur un « accord d’investissement global » (AIC), un accord lucratif qui donnerait aux entreprises européennes un meilleur accès aux marchés chinois que ce que les États-Unis avaient actuellement.

Les États-Unis s’y sont opposés de manière cinglante au nom de la « solidarité transatlantique », le Conseiller de Biden à la Sécurité Nationale Jake Sullivan publiant un tweet tristement célèbre demandant des consultations précoces avec l’Europe sur « nos préoccupations communes concernant les pratiques économiques de la Chine ». Les États-Unis ont persuadé l’UE de coordonner les sanctions contre les responsables chinois du Xinjiang, ce qui a provoqué une réponse de Pékin, et à son tour conduit les parlementaires européens à geler l’accord AIC en signe de protestation.

Pour Maria Zakharova, les autorités françaises ne devraient pas sentir d’amertume, puisqu’elles ont l’habitude des ruptures. « Pourquoi cette colère et cette amertume ? La rupture de contrats semble, pour la France, être une chose habituelle. En 2015, Paris avait annulé un contrat avec la Russie sur deux porte-hélicoptères Mistral. […]Est-ce que seuls les couteaux que vous sentez dans votre propre dos posent problème ?», a déclaré la diplomate sur sa chaîne Telegram.

Que s’est-il passé ? Simplement que les États-Unis ont saboté les intérêts de l’Europe à la poursuite des leurs. L’UE a peut-être supposé que les retombées rétabliraient les liens rompus avec les États-Unis, mais rien de tel ne s’est produit. Pourquoi ? Parce que le problème n’était pas simplement Trump, c’est les Etats-Unis en général. Ils voient l’Europe comme un outil utile pour faire ses quatre volontés, mais par ailleurs ne respectent pas ses intérêts, et encore moins maintenant que tout repose désormais sur l’Indo-Pacifique.

L’erreur stratégique que l’Europe a commise ici était qu’elle croyait que les États-Unis travailleraient activement avec eux sur la Chine (malgré les désaccords) et n’ont pas été capables de se rendre à l’évidence selon laquelle, après avoir cherché à réduire les tensions avec la Russie, les États-Unis ne voyaient plus le vieux continent comme une priorité et ont pivoté brusquement vers leur manuel Indo-Pacifique.

La minimisation de l’OTAN par Trump n’était pas simplement due à sa propre nature erratique, mais à une expression selon laquelle les intérêts stratégiques des États-Unis étaient en train de changer et qu’ils ne se concentreraient plus sur l’Europe, de sorte que la France, l’Allemagne et les autres « devraient payer eux-mêmes leurs frais de voyage ».

Cependant, l’obsession de la personnalité sulfureuse de Trump masquait ce changement, tout comme la première offensive de charme de Biden. Maintenant, le développement des sous-marins est le réveil brutal démontrant que tout a changé et que les États-Unis considèrent désormais le « Quad » comme leurs partenaires les plus importants, ainsi que leur « relation spéciale » avec la Grande-Bretagne.

L’Europe n’est plus stratégiquement pertinente pour les États-Unis comme elle l’était pendant des décennies, non seulement en ce qui concerne la Russie mais aussi le Moyen-Orient. C’est une nouvelle ère, et la nouvelle guerre froide n’est pas comme la précédente car le centre de gravité n’est pas en Europe, il est en Asie.

Pourtant, il existe un précédent plus profond à l’œuvre ici. Les États-Unis ont toujours activement miné les industries critiques des pays européens lorsqu’ils ont jugé bon de le faire. À titre d’exemples notables, les États-Unis ont coopté les agences de renseignement européennes pour espionner les programmes de défense de leurs propres pays afin de s’assurer que les États-Unis ne manquent rien, comme ce qu’ils ont fait au Danemark et au programme Eurofighter, ou les amener à espionner le chancelier d’Allemagne aussi, ou se livrer à l’espionnage industriel contre Berlin. La liste est encore longue.

L’Europe semble avoir un sentiment d’illusion sur ce que sont les Etats-Unis et n’a pas réussi à calculer quelles étaient les intentions réelles de Biden, principalement en raison d’une distraction causée par le dernier président, ce qui a rendu les capitales européennes confiantes quant au changement d’attitude des États-Unis envers l’Europe. Mais celles-ci ont également été incapables, à plusieurs reprises, de reconnaître que Washington a une longue histoire de comportement de mauvaise foi envers le vieux continent. L’Amérique n’est pas le « sauveur » de l’Europe, et bien que l’UE elle-même ait également été évoquée pour se joindre au mantra « Indo-Pacifique », tout était couru d’avance pour elle car les États-Unis ne les considèrent pas comme importants et les ont relégués, au mieux, sur le banc des remplaçants.

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Si la France est sérieuse au sujet de « l’autonomie stratégique » européenne, elle devrait l’invoquer maintenant et cesser de se prosterner devant l’agenda américain sur la Chine alors qu’il est clairement évident que faire ce que veut Washington ne profite qu’aux Etats-Unis au détriment de l’Europe. Si l’UE ne se ressaisit pas et ne ressuscite pas l’accord AIC avec la Chine à la lumière de cela, et ne renforce pas ses propres capacités de sécurité, alors ce sont vraiment des poires.

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À propos de l'auteur Le Cri des Peuples

« La voix des peuples et de la Résistance, sans le filtre des médias dominants. »[Le Cri des Peuples traduit en Français de nombreux articles de différentes sources, principalement sur la situation géopolitique du Moyen-Orient. C'est une source incontournable pour comprendre ce qui se passe réellement en Palestine, en Syrie, en Irak, en Iran, ainsi qu'en géopolitique internationale.]

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