La littérature du nouveau monde (Allan Erwan Berger)

La littérature du nouveau monde (Allan Erwan Berger)

Une précision importante

Commençons par dire que le livre n’est pas le texte. Le livre est le contenant, jamais le contenu. Étymologiquement, le mot se rapproche du latin liber, l’écorce de l’arbre, premier support de toute littérature écrite spontanée. On grave des mots sur les troncs : Chéréas aime Callirhoé – Ô Romain, toi qui t’approches pour me lire, sache que tu es un cornichon moisi. Signé Astérix – etc. D’où coule tout naturellement l’idée de sauvegarder une prière, une idée, ou des productions théâtrales, en les inscrivant sur des rouleaux d’écorces puis, parce que c’est plus pratique, sur des rouleaux de papyrus ou des cuirs de bêtes. On grave au stylet, on écrit au pinceau, au pochoir, à tout ce qui fait marque. Voilà le livre, liber libris, qui rend l’esprit libre : c’est un système destiné à conserver des données littéraires, et à les restituer visuellement à toute personne qui vient le consulter. Car le livre est un objet ; il peut être en papier, en peau, en lin, en bois, en pierre, en écorce, en métal, en plastique, en matériaux composites ; il peut avoir la forme d’un cylindre, d’une plaque, d’une brique ou d’une tablette. Le livre peut être pratiquement n’importe quoi, même une grotte dont les parois forment pages. Sa fonction est d’exposer aux regards un ou plusieurs textes enregistrés à l’intérieur.

Par conséquent, et n’en déplaise aux auteurs du Journal Officiel, les éditeurs ne produisent jamais de livres. Les imprimeurs, les constructeurs de tablettes ou de liseuses numériques oui : eux fabriquent des livres. L’éditeur, non.

Libération de la littérature

Si Aphrodite sortit toute nue de la mer de Cythère, et jamais ne s’habilla depuis, Aœdé la première des muses n’en finit pas de revêtir de nouvelles formes. Aujourd’hui, Aœdé s’essaie au numérique, et elle trouve ça jouissif.

Dès que le web fut déployé sur Internet elle voulut s’en envelopper. Très tôt, en effet, il apparut tout à fait crucial aux humains connectés de définir une charte de publication qui permît la plus grande interopérabilité, de façon à ce que les données littéraires enregistrées ne fussent pas victimes d’un processus d’altération en passant d’un système de lecture à un autre. De fait, les premiers travaux sur le sujet aboutirent à la définition d’un standard dès 1999. C’est là-dessus que s’ancra et se développa le format-maître de toute la publication électronique partageable : le format ePub.

Cependant, la littérature, une fois transcrite dans ce format ePub, acquiert des capacités étonnantes qui ne sont pas toujours désirées par l’éditeur : car, comme la voici encodée sous une forme qui la rend, avons-nous dit, partageable, hautement reproductible, elle échappe à bien des contrôles.

On doit pouvoir la recopier, en tout ou en partie ; on doit pouvoir l’annoter, on doit pouvoir échanger les annotations ; on doit pouvoir la lire sur n’importe quel livre : écran d’ordinateur, téléphone portable, tablette, appuie-tête, montre, liseuse à encre électronique. On doit pouvoir l’imprimer. Alors que voulez-vous, avec de telles licences, une fois passée dans le monde numérique, la littérature gicle et caracole au grand large de tout, et ça ne sert à rien d’essayer de la ramener au coral, elle se multiplie !

Fracture comportementale

Comment en est-on arrivé là ? Le monde qui peu à peu naît d’Internet est un monde sans hiérarchie globale, ou qui tend de toutes ses forces à s’en affranchir, pour développer des relations de pair à pair. Les seules dominations qui y sont vraiment acceptées sont celles qui sont basées sur la compétence. Si, dans le monde hiérarchique régi par la monnaie, le schéma illustrant les relations entre les humains prend la forme classique d’une arborescence – avec un sommet qui déverse ses ordres et ses influences jusque sur une base multiple grâce à laquelle il tient –, dans le monde numérique où prévalent les échanges ce schéma aura la forme d’un méga-nuage composé d’une multitude de nœuds égaux entre eux, ayant chacun la forme d’un neurone, ou d’un oursin. Alors vous pouvez toujours essayer de courir après votre autorité dans ce vaste univers, elle a été vaporisée, et les gens se passent très bien d’elle : ils sont en train de se construire un tel immense cerveau collectif que franchement, entre aider la sphère humaine à se doter d’une conscience, et respecter les ordres de chefs, il n’y a pas photo : en route pour l’aventure !

La grande migration culturelle qui s’ébranle en ce siècle ne peut donc que susciter des rugissements de dépit de la part de ceux qui n’ont aucun intérêt à voir s’étendre le territoire de l’émancipation, et diminuer la surface de leurs dominions. Quand Denis Olivennes, patron de ceci patron de cela invité ici et là pérorant partout, qualifie Internet de « poubelle de la démocratie », il crie sa haine absolue de ce qui monte à l’horizon, et c’est tout à fait compréhensible.

Par conséquent, l’attitude assez délirante des grands éditeurs « papier » vis-à-vis de la littérature numérique commence à pouvoir prétendre à une petite dose d’explicabilité : vendre un simple fichier plus cher qu’un livre entier, et le plomber avec des verrous qui en rendent la lecture malaisée et souvent même impossible, c’est non seulement ne pas vouloir se tirer une balle dans le pied (je détruis ce qui me fait vivre en organisant mon propre sabordage), mais c’est aussi, au-delà de toute peur face à ce qui approche, claironner le mépris frontal que l’on professe à l’encontre du nouveau monde ; c’est repeindre de vieilles convictions sur de nouvelles enseignes, et c’est finalement vouloir imposer en toute circonstance la légitimité de ses avidités spécifiques. Voilà dans quoi barbotent des esprits aussi écoutés dans les médias que Yann Moix ou Frédéric Beigbeder, ennemis implacables du livre électronique, quand ils nous crachent leurs insultes stupides, quand ils nous traitent de petits bourgeois et de salauds, oubliant au passage les bourgeoises et les salopardes – mais c’est tellement normal, là aussi, de leur part. Négligeons-les.

PP Imba

Imbalance, les Pure-Players ! Éditer un roman directement sous forme numérique ? Un jeu d’enfant, un vrai plaisir, une petite victoire tranquille qui ne coûte presque rien : juste le temps de rendre le texte impeccable. L’éditeur numérique fait là au minimum jeu égal avec les éditeurs « papier », car il n’est accaparé par aucune autre considération que celle de faire du beau travail avec l’œuvre qui lui a été confiée. Une fois le fichier prêt, eh bien c’est terminé ; on le glisse dans le catalogue sur le site de l’agrégateur, et on passe à la promo.

Tandis que l’éditeur « papier » devra compter avec le fait que bien des étapes le séparent encore du moment où le texte sera en rayons : création du livre enfermant le texte, transport et distribution dudit. Tout ceci coûte cher, ce qui oblige l’éditeur peu ou pas subventionné à se limiter dans ses aventures, à préférer le consensuel au bizarre, à faire fonds sur des noms plutôt que sur des talents. Une personne qui débute dans l’écriture aura ainsi infiniment plus de chances d’être publiée qu’une autre qui en est à ses trois millions de mots, si la seconde est sans pedigree ni relations, tandis que la première est insérée dans un réseau médiatique. Ce n’est même pas une question de copinage, c’est tout simplement une question de prudence.

Ensuite, étant assuré d’un revenu correct lui permettant quelques petites fantaisies, l’éditeur « papier » peut se permettre de propulser un inconnu jusqu’au prix littéraire, alimentant ainsi la presque légende qui veut que, chacun ayant sa chance, il est possible, en partant de rien, d’arriver à tout.

Alors, en regard de ces calculs, de ces limitations, de ces règles qui encombrent le travail de l’éditeur « papier » et le rendent si dépendant de l’argent, le pure-player qui n’a pourtant pas un sou vaillant a jeu trop facile : il se fait plaisir avec tout le bon côté du métier, sans en redouter les dangers ! C’est complètement imba.

Encore heureux que les acteurs du numérique ne s’amusent pas à remettre, eux aussi, des prix ! Mais où se réuniraient-ils pour délibérer ? Puisque le Flore est dans un endroit physique, alors que les jurés sont répartis sur six à sept fuseaux horaires ? Il faudrait ouvrir une conférence sous Mumble, ce beau logiciel – libre évidemment – utilisé depuis longtemps par les joueurs en réseau, et que le mouvement Occupy utilise avec profit pour modérer ses assemblées.


Pour aller plus loin :

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Source: Lire l'article complet de Les 7 du Québec

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