Un pan méconnu de l’histoire menant au référendum de 1995

Voilà près de 18 mois que l’accord du lac Meech a sombré. À l’Assemblée nationale, Jacques Parizeau a même tendu la main à Robert Bourassa, l’appelant « mon premier ministre » dans un discours mémorable. Les 36 membres de la Commission Bélanger-Campeau ont remis leur volumineux rapport entraînant l’adoption le 20 juin 1991 de la Loi sur le processus de détermination de l’avenir politique et constitutionnel du Québec. Celle-ci prévoit la tenue d’un référendum portant sur la souveraineté du Québec en 1992. Le 24 juin 1991, lors d’une marche clôturant le traditionnel défilé plusieurs centaines de milliers de gens manifestent en célébrant leur Fête nationale.

Nous sommes à la fin de 1991. Des partenaires sont réunis dans un hôtel de Dorval, ceux-ci, issus du mouvement syndical, des organisations nationalistes et du Parti québécois, se rencontrent afin de jeter les bases de leurs actions au cours de la prochaine année. J’assiste à cette rencontre.

Un peu avant cette rencontre, j’ai appris par l’un des vice-présidents de l’une des plus importantes firmes de sondage au Québec que le gouvernement fédéral leur a accordé un contrat de recherche portant sur la question nationale d’une valeur de près d’un demi-million de dollars. De quoi faire bien des sondages ! Aussi, suis-je abasourdi d’entendre lors de cette rencontre que le camp souverainiste, sous l’égide du PQ, n’a effectué que six groupes de discussion en vue de se préparer à l’année qui vient et que rien d’autre n’est prévu. Des groupes de discussion, c’est bien beau pour fouiller des pistes de recherche, mais de là à en tirer des conclusions pour l’ensemble de la population, il y a une marge… que semblent pourtant franchir allégrement les analystes du PQ.

Au sortir de cette rencontre, Pierre Noreau, alors directeur général du MNQ, et moi convenons de former un groupe de travail composé de chercheurs favorables à l’option souverainiste en recontactant d’abord ceux ayant participé aux travaux du comité thématique du PQ, formé une quinzaine d’années auparavant afin de réaliser des études sur l’opinion publique préparatoires à la tenue du premier référendum. Aussi, je contacte la permanence du PQ afin que Michel Lepage toujours à leur emploi puisse participer à ce nouveau comité. La réponse me vient immédiatement : pas question pour celui-ci de faire partie de ce comité, ses services étant jugés sensibles ! Par contre, si nous voulions approcher une autre personne leur ayant offert ses services de sondeur et dont ils ne savent que faire, ça leur rendrait service et pourrait peut-être nous aider.

Le deuxième appel auprès d’Édouard Cloutier n’eut pas plus de succès. Déçu de son expérience lors du référendum de 1980, ce chercheur émérite déclina l’offre, mais m’invita à contacter l’un de ses anciens étudiants devenu jeune professeur à l’Université de Sherbrooke avec lequel il s’apprêtait à publier un livre analysant l’état de l’opinion publique sur la question nationale.

J’eus plus de chance avec Pierre Drouilly qui accepta immédiatement.

Je contactai donc les personnes suggérées. Le premier, Jean Noiseux, qui avait approché le PQ pour leur offrir son expertise, se montra très vite intéressé par le projet. Le second, Jean-Herman Guay, accepta avec enthousiasme.

Ainsi j’ai été impliqué au sein d’une équipe de chercheurs qui au fil du temps a pris le nom de Groupe de recherche sur l’opinion publique (GROP). Qu’il me suffise de rappeler que si les études du GROP ont été fort utiles pour établir les stratégies de communication tant lors du référendum de 1992 que lors de la première élection du Bloc québécois en 1993, pour des raisons que je vais me garder d’expliciter ici, sinon par l’utilisation de l’expression « en prendre ombrage », les travaux du GROP à compter de l’élection québécoise de 1994 ont soigneusement été mis de côté par les apparatchiks du PQ.

Néanmoins en septembre 1994 au lendemain de cette élection ayant porté le PQ au pouvoir, le GROP faisait parvenir au nouveau conseiller spécial du prochain premier ministre, Jean-François Lisée, un texte dont j’étais le rédacteur et dans lequel il pouvait lire ceci :

« les résultats de l’élection en termes de voix obtenues devraient inciter à la prudence les stratèges du nouveau gouvernement et leur éviter tout excès d’optimisme. Avec une question portant sur la souveraineté telle que formulée actuellement, le nouveau gouvernement peut espérer un grand maximum de 48 % des voix, plus vraisemblablement 46 %. Un élargissement est donc nécessaire si nous récusons le scénario d’un référendum perdu. À mon avis, envisager un échec suivi d’un réenlignement politique soulève plus de difficultés liées à la démobilisation issue de la défaite, ainsi qu’à l’adoption conséquente par le ROC de la ligne dure à l’égard du Québec.

Cependant, dans l’ensemble, il faut constater que si l’on additionne les souverainistes dont le choix est définitif à ceux dont le choix peut changer, l’on obtient une proportion quasi égale à celle des seuls fédéralistes dont le choix est définitif. Il faudrait donc espérer que le camp du OUI ne perde aucun souverainiste mou et recueille l’adhésion d’un grand nombre de fédéralistes mous pour espérer remporter le référendum. Or, dans une campagne, on observe normalement un transfert s’opérant dans les deux sens.

Fait plus troublant, mis à part les souverainistes durs ou les PQ souverainistes, tous les autres groupes majoritairement sont d’avis de donner une autre chance à des négociations avec le reste du Canada pour le renouvellement du fédéralisme canadien : les souverainistes mous, les fédéralistes mous, les PADQ souverainistes, les PADQ fédéralistes, ainsi que les fédéralistes durs évidemment.

S’en suivait une plus longue analyse qui se concluait par cette proposition :

Un scénario…

À partir des engagements de M. Parizeau de donner au Québec un gouvernement représentant tous les secteurs de la population, de la volonté exprimée de faire appel à la solidarité consensuelle de tous dans l’élaboration des objectifs.

Déroulement

Poursuivant le travail laissé en plan par Bélanger-Campeau, le Gouvernement du Québec forme une commission parlementaire élargie représentant tous les secteurs de la société sous la présidence d’une personnalité comme Claude Béland, Nicole Pageau-Goyette ou Louise Roy afin qu’elle propose, après une large consultation, à l’Assemblée nationale un projet politique et constitutionnel qui serait soumis à l’approbation des citoyens dans un référendum et également présenté au ROC.

“Entre ce qu’un parti préconise et ce qu’un gouvernement propose, il y a de l’espace”. Le programme du PQ sert d’inspiration à la formulation d’un projet de règlement du dossier constitutionnel prenant pour assise la nécessaire souveraineté du Québec. Cette proposition provenant du Gouvernement du Québec est déposée à la commission qui l’utilise comme document de base afin d’entendre les prises de position, propositions de bonification, etc. en provenance de tous les secteurs de la population. L’exercice prend la forme de la recherche d’un vaste consensus des forces vives du Québec afin d’en venir à la formulation d’une proposition qui serait déposée comme base de négociation avec le ROC.

La recherche d’un large consensus aurait comme conséquence que forcément la proposition qui en émergerait élargirait le projet politique issu du PQ. Elle aurait sans doute deux volets :

  • une proposition d’ultimes négociations avec le ROC d’une plus large souveraineté du Québec à l’intérieur d’un Canada largement remanié qui inclurait probablement des éléments provenant tant du Rapport Allaire que des revendications traditionnelles (i.e. Statut particulier). Ce premier volet réclamerait du ROC le transfert de pouvoirs importants vers le Québec, la reconnaissance de sa souveraineté dans des secteurs jugés primordiaux. Ce projet s’inspirerait autant du projet de souveraineté politique que d’association confédérale.
  • En cas de fin de non-recevoir du ROC ou d’échec des négociations, un deuxième volet serait alors mis en œuvre : l’accession du Québec à sa pleine souveraineté en dehors du cadre canadien.

La Commission fixerait un échéancier de discussions avec le ROC pour en venir à des propositions soumises à leur population respective. L’échéancier ne devrait pas déborder le calendrier initial.  

Le référendum porterait sur le premier volet de la proposition CONSENSUELLE formulée par la Commission. La question pourrait inclure la mention du recours au deuxième volet en cas d’échec du premier. »

Cette contribution semble avoir été rapidement ignorée par les brillants conseillers au sein du cabinet du premier ministre, ceux-ci se faisant dire à l’automne que les appuis envers le « OUI » montaient de 3 % par mois ! Tant et tant qu’à l’approche des Fêtes de décembre 1994, l’intendance péquiste avait décidé de miser sur un référendum hâtif se tenant au printemps!

La sortie d’un sondage en janvier 1995 commandé par Conseil de l’unité canadienne comportant 10 000 répondants et donnant au OUI 40 % d’intentions référendaires, suivi d’un second sondage, une semaine plus tard, réalisé pour le compte de la SRC/CBC et donnant les mêmes résultats aura alors refroidi passablement leurs ardeurs…

Le 14 février 1995, les membres du GROP présentaient les résultats d’un sondage commandité par le MNQ. Devant une trentaine de conseillers politiques toujours aux abois, ils confirmaient les résultats des deux coups de sonde du mois précédent, tout en révélant qu’en tenant compte de tous les gains potentiellement possibles, le OUI plafonnait néanmoins à 47 % et qu’il fallait donc changer de stratégie, prendre un virage, si nous ne voulions pas faire reculer le Québec.

Pierre Drouilly étoffant la première proposition faite en septembre 1994 rédigea alors un document plus substantiel transmis en février-mars 1995 au cabinet du premier ministre de même qu’à plusieurs de ses ministres, ainsi qu’au cabinet de Lucien Bouchard.

Les analyses effectuées par le GROP suscitèrent l’intérêt des membres du cabinet du chef du BQ qui organisèrent en mars une rencontre avec des membres du GROP.

Aussi, lors de l’ouverture du congrès du Bloc québécois au début d’avril 1995, les conseillers politiques du BQ vinrent dire à Pierre Drouilly et à moi-même invités à ce congrès, s’être inspirés de nos échanges dans la préparation du discours d’ouverture de leur chef. Ainsi Lucien Bouchard au cours de ce discours énonça une version nettement adoucie du virage proposé, provoquant néanmoins la grogne de Jacques Parizeau qui n’entendait en rien modifier sa stratégie. Ce différend dura plusieurs semaines et nécessita la médiation de Bernard Landry pour se résoudre.

En mai 1995, le GROP ayant mené un second sondage, le rapport concluait en mentionnant que si les intentions référendaires favorables au OUI avaient progressé, un, elles n’atteignaient pas le seuil permettant de gagner le référendum et, deux, les répondants appelés « indécis » par certains, mais que nous dénommions « discrets » — ceux qui refusaient de répondre à la question référendaire ou disaient « ne pas savoir » — ne devaient pas être distribués au prorata de ceux qui avaient révélé leurs intentions référendaires, car les caractéristiques différaient significativement entre ces deux segments de répondants. C’est pourtant ce que la plupart des firmes de sondage faisaient à l’époque, comme CROP dans un sondage publié par LA PRESSE en juin 1995 affirmant que le OUI était en avance.

À la suite d’une réunion convoquée à la permanence du PQ avec Michel Lepage, Jean-Marc Léger et Jean Noiseux où le rapport écrit au nom des sondeurs donnait le feu vert pour la tenue d’un référendum, Jean Noiseux furieux dénonça vivement ce rapport dans une réplique transmise au bureau du premier ministre, se désolidarisant de celui-ci, nos propres analyses montrant que le NON l’emportait toujours. Inutile de dire que cette dissidence y fut très mal accueillie.

À partir de ce moment-là, le GROP fut définitivement mis au ban, ses membres retrouvant toutefois leur liberté de parole, car n’étant plus « mobilisés ». Pourtant, dans un ultime effort, Pierre Drouilly tenta de mettre en garde les dirigeants souverainistes les invitant à ne pas succomber à un « mirage » en écrivant un texte intitulé « Le problème des répondants discrets dans les sondages et l’anticipation du vote final ».

Il le diffusa d’abord au sein du cercle étroit des membres du cabinet de Monsieur Parizeau, sans toutefois obtenir de réaction. Il l’élargit alors à d’autres intervenants souverainistes jusqu’à ce que Pierre O’Neill finisse par mettre la main dessus et en fasse état dans les pages du Devoir. La réponse du cabinet de Monsieur Parizeau à cette fuite fut brève, il ne s’agissait que d’un pelletage de nuages d’intellectuels… alors que celle du Conseil privé d’Ottawa fut de téléphoner à Pierre Drouilly pour lui demander une copie du document. Celui-ci ayant publié ce texte à titre de chercheur universitaire répondit qu’il pourrait leur transmettre une copie par la poste, ce à quoi il se fit répondre que c’était inutile car un émissaire irait chercher le texte le jour même chez lui, ce qui fut fait.

C’est à la suite de ces déconvenues que nous avons décidé de lancer un avertissement en écrivant un texte qui fit la une de LA PRESSE, puis qui fut repris, la semaine suivante, par Le Devoir, The Gazette et The Globe and Mail.

Pierre-Alain Cotnoir
25 octobre 2020

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