Effondrement : Le Coronavirus n’est pas une cause, c’est un déclencheur

Effondrement : Le Coronavirus n’est pas une cause, c’est un déclencheur

L’épidémie va-t-elle provoquer l’effondrement de la civilisation ? Cela peut se produire pour de bonnes raisons


Par Ugo Bardi – Le 16 avril 2020 – Source CassandraLegacy


Ceci est une version de l’article que j’ai publié sur la version anglaise d’« Al Arabiya«  le 26 mars 2020. Ce n’est pas le même texte que celui que j’y ai publié – mais j’ai gardé la merveilleuse illustration de Steven Castelluccia. Elle traduit parfaitement le concept de « Falaise de Sénèque ».


Vous souvenez-vous de l’histoire de la paille qui a brisé le dos du chameau ? Elle illustre la sensibilité des systèmes surchargés aux petites perturbations. L’épidémie de COVID-19 pourrait-elle être la goutte d’eau qui fait déborder le vase de l’économie mondiale ?

Comme un chameau surchargé, l’économie mondiale est mise à rude épreuve par au moins deux fardeaux énormes : l’un est l’augmentation des coûts de production des ressources minérales. Ne vous laissez pas tromper par la faiblesse actuelle des prix du pétrole, les prix sont une chose, les coûts en sont une autre. Ensuite, il y a la pollution, y compris le changement climatique, qui pèse également sur l’économie. Ces deux facteurs définissent la condition appelée « dépassement », qui se produit lorsqu’un système économique consomme plus de ressources que la nature ne peut en remplacer. Tôt ou tard, une économie en dépassement doit faire face à la réalité. Cela signifie qu’elle ne peut pas continuer à croître : elle doit décliner.

Ces considérations peuvent être quantifiées. Cela a été fait pour la première fois en 1972 avec le célèbre rapport « Les limites de la croissance », parrainé par le Club de Rome. Largement méconnu à l’époque, on reconnaît aujourd’hui que le modèle utilisé pour l’étude avait correctement identifié les tendances de l’économie mondiale. Les résultats de l’étude ont montré que le double fardeau de l’épuisement des ressources et de la pollution allait d’abord stopper la croissance économique, puis la faire s’effondrer, probablement au cours des premières décennies du XXIe siècle. Même avec des hypothèses très optimistes sur la disponibilité des ressources naturelles et des nouvelles technologies, les calculs montrent que l’effondrement pourrait au mieux être reporté, mais pas évité. De nombreuses études ultérieures ont confirmé ces résultats : l’effondrement s’avère être une caractéristique typique des systèmes en dépassement, un phénomène appelé parfois la « falaise de Sénèque » d’après une expression du philosophe romain Lucius Annaeus Seneca.

Le scénario de base calculé dans la version de 1972 de « Les limites de la croissance »

Le coronavirus, en soi, est une perturbation mineure, mais le système est sur le point de s’effondrer et une épidémie pourrait être le déclencheur. Nous avons déjà vu à quel point l’économie mondiale est fragile : elle a failli s’effondrer en 2008 sous l’effet de la perturbation relativement faible du krach du marché des prêts hypothécaires à risque. À l’époque, il était possible de contenir les dégâts mais, aujourd’hui, la fragilité du système ne s’est pas améliorée et le coronavirus pourrait être une perturbation plus forte. L’effondrement de secteurs entiers de l’économie, tels que l’industrie du tourisme (plus de 10 % du produit brut mondial), est déjà en cours et il pourrait être impossible d’empêcher sa propagation à d’autres secteurs.

Alors, que va-t-il nous arriver exactement ? Puisque nous avons commencé par parler d’un chameau, nous pouvons aussi mentionner une célèbre déclaration de Cheikh Rachid [Rachid ben Saïd Al Maktoum, ancien émir de Dubaï] que nous pouvons résumer ainsi : « Mon père a monté un chameau, je conduis une Mercedes, mon fils montera un chameau. » Cette phrase aurait-elle pu être vraiment prophétique ?

En effet, la crise qui s’annonce pourrait s’avérer si mauvaise qu’elle nous ramènerait au Moyen-Âge. Mais il est également vrai que toutes les grandes épidémies de l’histoire ont connu un rebondissement robuste après l’effondrement. Considérez qu’au milieu du XIVe siècle, la « peste noire » a tué peut-être 40% de la population européenne mais qu’un siècle plus tard, les Européens découvraient l’Amérique et commençaient leur tentative de conquête du monde. Il se peut que la « mort noire » ait joué un rôle dans ce rebondissement : la réduction temporaire de la population européenne avait libéré les ressources nécessaires à un nouveau bond en avant.

Pourrions-nous assister à un rebondissement similaire de notre société à l’avenir ? Pourquoi pas ? Après tout, le coronavirus pourrait nous rendre service en nous forçant à abandonner les combustibles fossiles obsolètes et polluants que nous utilisons aujourd’hui. Les bas prix actuels du marché sont le résultat de la contraction de la demande et seront probablement la goutte qui fait déborder le vase pour l’industrie pétrolière. Cela laissera de la place pour des technologies nouvelles et plus efficaces. Aujourd’hui, l’énergie solaire est devenue si bon marché qu’il est possible de penser à une société entièrement basée sur les énergies renouvelables. Ce ne sera pas facile, mais des études récentes montrent que c’est possible.

Cela ne signifie pas que l’effondrement à court terme peut être évité. La transition vers une nouvelle infrastructure énergétique nécessitera d’énormes investissements, impossibles à trouver dans un moment de contraction économique que nous prévoyons pour le proche avenir. Mais, à long terme, la transition est inévitable et il y a de l‘espoir pour un « rebond de Sénèque » vers une nouvelle société basée sur l’énergie propre et renouvelable, qui ne soit plus en proie aux menaces d’épuisement et de changement climatique. Cela prendra du temps, mais nous pouvons soigner le dos du pauvre chameau.

Ugo Bardi enseigne la chimie physique à l’Université de Florence, en Italie, et il est également membre du Club de Rome. Il s’intéresse à l’épuisement des ressources, à la modélisation de la dynamique des systèmes, aux sciences climatiques et aux énergies renouvelables.

Traduit par Hervé, relu par Marcel pour le Saker Francophone

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