Le retrait israélien du Liban : la version d’Ehud Barak

Le retrait israélien du Liban : la version d’Ehud Barak

Le Liban célèbre, le 25 Mai 2021, le 21 me anniversaire du dégagement militaire israélien du sud Liban, sans négociation, ni traité de paix. Premier territoire arabe libéré inconditionnellement par la force, ce  fait unique dans les annales du conflit israélo-arabe a modifié profondément les règles d’engagement de la confrontation au point que le Général Ghazi Askenazy, chef d’état-major israélien de l’époque et actuel ministre des Affaires étrangères de la coalition Likoud/Bleu Blanc admettra que «l’armée israélienne a perdu les meilleurs de ses chefs militaires sur le terrain Liban mais que la confrontation n’était pas terminée».

En 18 ans de conflit, Israël a perdu 1.200 soldats et près de dix mille ont été blessés. Ce bilan ne tient pas compte des supplétifs libanais d’Israël, les troupes de l’ASl du commandant Saad Haddad et du général Antoine Lahad.

Pour le locuteur arabophone, la déclaration du général Askenazy sur ce lien.

Ehud Barak, ordonnateur du retrait israélien du sud Liban en l’an 2000, a exercé la fonction de Premier ministre de 1999 à 2001. Sa mandature a été marquée par les faits suivants:

Le retrait du sud Liban, à l’exception des fermes de Cheba’a.

  • Le sommet de Camp David, durant l’été 2000, sous l’impulsion du président américain Bill Clinton, entre Ehud Barak, et le chef de l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine), Yasser Arafat, sans succès;
  • L’explosion de la seconde Intifada, dite Intifada «Al Aqsa»

Dans une interview au quotidien israélien Maariv, il s’explique sur les raisons qui l’ont conduit à ordonner le retrait de l’armée israélienne du Liban sans négociations, ni traité paix, fait unique dans les annales du conflit israélo-arabe.

La version arabe de cette interview a été publiée par le site en ligne «Ar Rai Al Yom», propriété de l’influent journaliste arabe Abdel Bari Atwane, sur ce lien.

1 – Les coulisses du retrait: Les objectifs sous-jacents de l’opération «Paix en Galilée» du 5 juin 1982.

Ariel Sharon, ministre de la défense, était animé par une vision stratégique à facettes multiples, jamais discutée en profondeur. En ma qualité de chef du renseignement militaire, je pensais être le seul au courant des desseins de Sharon. J’ai été surpris de constater que le journaliste de gauche Uri Avnéry, directeur du périodique «Haolam hazé», était, lui aussi, au courant de ses projets.

Sharon voulait tirer argument du «terrorisme palestinien» pour anéantir leur présence dans le sud-Liban et établir une jonction avec les chrétiens de Beyrouth et confier à la famille Gemayel la mission de chasser complètement les Palestiniens du Liban.

Sharon pensait que les Palestiniens opteraient alors pour un retour en Jordanie et, tirant profit de leur précédente expérience de 1970 (épisode du «Septembre Noir» jordanien), provoqueront la chute de la dynastie hachémite pour édifier l’état palestinien sur le territoire du royaume, avec à la clé le règlement définitif du problème palestinien.

Après-guerre, quelques ministres se sont plaints d’avoir été abusés par Sharon dans son exposé des objectifs de l’«Opération Paix en Galilée», non de code donné à l’invasion israélienne du Liban et au siège de Beyrouth. Cela n’est absolument pas vrai. Sharon était un homme intelligent. Il a expliqué longuement son plan et son mode opératoire avec force détails. Mais deux choses l’une, soit ces ministres n’ont pas compris soit n’ont pas voulu comprendre.

Trois semaines après l’élection de Bachir, son assassinat et l’élection de son frère Amine, les phalangistes, le parti de la famille Gemayel, ont massacré les palestiniens à Sabra et Chatila. L’armée israélienne décide alors de se retirer de Beyrouth pour se replier, dans un premier temps,  vers les montagnes du Chouf (Mont-Liban), puis, dans un deuxième temps, vers  le fleuve Awali (région au nord de Saida au sud Liban), dans l’attente d’un prochain retrait.

Entretemps, Itzhak Shamir succède alors à Menahem Begin à la tête du gouvernement israélien et  Moshé Arens à Ariel Sharon.

La fantaisie de Sharon ne s‘est pas réalisée. Nous étions embourbés au Liban avec des pertes injustifiables, de surcroît, responsables de tout ce qui se produisait dans la zone sous notre contrôle.

Israël n’a pas opéré un retrait militaire total du Liban en raison de l’indécision de la classe politique qui redoutait un échec. Elle hésitait en conséquence à autoriser une courageuse opération d’envergure.

Un échec aurait déclenché un cortège d‘accusations lui faisant porter la responsabilité de ce désastre. Les politiciens ont tendance à procéder par étapes pour limiter les dégâts… à la manière d’un homme qui veut raccourcir la queue de son chien pour des raisons esthétiques ou sanitaires. Plutôt que d’amputer la queue du chien, d’un seul coup, il la découpe par tranches, la pire façon de procéder.

2 – La nouvelle ligne Bar Lev

En 1985, alors que j’étais chef d’état-major, l’armée israélienne s’est retirée non pas jusqu’aux frontières internationales d’Israël, mais dans ce qui constituera sa «ceinture de sécurité».  Un zone limitrophe qui pouvait protéger les colonies de peuplement israéliens des tirs d’armes légères, mais pas des Katiouchas

Itzhak Rabin, ministre de la défense, Moshé Lévy, chef d’etat major, et Uri Or, commandant du Front Nord, et moi-même étions d’avis de ne pas nous maintenir à la hauteur du Fleuve Awali (région de Saida).

La décision a été prise alors de créer une nouvelle version de «l’Armée du sud Liban» sur la modèle de la précédente, créée sept ans plus tôt.

Il était évident que le gouvernement israélien cherchait à édifier une nouvelle Ligne Bar Lev, sur le modèle de celle édifiée en 1967, le long du Canal de Suez, sur le front égyptien. Un tel dispositif aurait produit des résultats identiques dont Israël en aurait payé un prix élevé avec la protection des convois et des positions, le ravitaillement des troupes au front etc…

J’ai voulu éviter la répétition des erreurs commises quinze ans auparavant; une période qui a précédé mon accession au poste de chef d’état-major. J’ai tenté de convaincre le commandant du Front Nord Uri Or que j’avais connu dans ma jeunesse. En vain. je me suis adressé alors au chef d’état-major Moshé Lévy. Lui aussi est demeuré sourd à mes arguments. Rabin aussi n’a pas été convaincu. Il a fait valoir que l’affaire était compliquée et ultra-sensible du fait de l’existence d’un gouvernement d’Union Nationale.

En ma qualité de Chef de l’Aman, (renseignements militaires), j‘avais un entretien mensuel avec le premier ministre Shamir. Lui aussi s’est refusé à faire droit à ma requête. Ainsi l’armée israélienne se trouvait présente au lorsque je suis devenu chef d’état-major.

3- Priorité au règlement avec la Syrie.

Le premier ministre Rabin visait deux objectifs: un règlement avec la Syrie, suivi d’un second avec les Palestiniens.

Un règlement avec la Syrie était prioritaire car il réglait, par contrecoup, le problème avec le Liban et priverait les Palestiniens de toute carte maîtresse dans les négociations.

La Syrie avait utilisé le Liban pour mener une guerre d’usure contre Israël. Elle a activé les organisations palestiniennes jusqu’en 1982. Après le départ des palestiniens du Liban, la Syrie a activé les deux organisations chiites (Amal et Hezbollah).

Si nous avions privilégié l’option palestinienne, la Syrie se serait appliquée à  saborder tout règlement israélien. En tout état de cause, la position de la Syrie ne se serait pas affaiblie pour autant.

Une forte opposition au retrait non négocié s’est manifestée au sein du haut commandement de l’armée et des services de renseignement. Cette double opposition s’est renforcée au fur et à mesure que les négociations avec la Syrie s’embourbaient.

Israël a négocié directement avec l’Egypte et la Jordanie et il est parvenu à un Traité de Paix avec ses deux voisins. Pour la Syrie, j’ai confié cette tâche aux Etats Unis. Mais nous avons échoué à conclure la paix avec les Syriens car la Syrie nourrissait des soupçons vis-à-vis des Américains.

4- Le plan «Nouveaux Horizons»

La réussite d’un retrait non négocié reposait sur l’effet du surprise afin d’éviter des pertes dans les rangs de l’armée israélienne.

Sur mes instructions, le chef d’état-major, Shaul Mofaz, mis au point un plan de retrait prévoyant deux hypothèses:

  • Retrait de la zone de sécurité, sans accord, à la suite de l’échec des négociations.
  • Retrait du Liban à la lumière d’un accord conclu avec la Syrie et le Liban.

J’ai donné mon accord à ce plan sous réserve qu’il soit mis en œuvre au plus tard en juillet 2.000. Bon nombre de ministres étaient réticents au plan de retrait non négocié, certains d’entre eux ont émis la crainte qu’un tel dégagement ne galvanise le Hezbollah et ne l’incite à accentuer sa guerre contre Israël.

5 –L’effondrement de l’Armée du Liban Sud.

La demande d’amnistie d’Ehud Barack en faveur des supplétifs libanais et sa rencontre avec Antoine Lahad.

Le 22 mai,  le plan de retrait a été approuvé en spécifiant qu’il venait en application de la Résolution 425. Mofaz donna alors l’ordre d’évacuation de 13 positions israéliennes situées à l’intérieur du territoire libanais.

L’armée du Liban Sud a fait  un long chemin avec nous et douloureux. Dans la zone de sécurité, L’Armée disposait de 30 positons et l‘armée israélienne de 13 positions.

En 1985, lors de notre premier retrait, j‘avais suggéré de constituer quatre corps de gardes-frontières dont le recrutement se serait fait sur une base confessionnelle (gardes chrétiens, gardes, chiites, gardes druzes, gardes sunnites).

A l’époque le Liban comptait 52 milices. J’ai suggéré d’un ajouter quatre  milices complémentaires, qui nous auraient permis une ingérence permanente au Liban. Avec au besoin des opérations coup de poing à l’aide d’une force d’intervention.

En Mai 2000, l’ALS disposait certes d’armes lourdes, mais presque personne en Israël ne s’attendait à ce qu’elle puisse tenir face à un assaut adverse en l’absence d’un soutien militaire israélien.

Notre décision de dégagement a plongé l’ALS dans de grandes difficultés. La résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU concernant notre retrait stipulait le retrait de l’armée israélienne aux frontières internationales marquant la démarcation entre le Liban Israël, ainsi que le démantèlement de l’ALS.

En Mai 2000, à mon initiative, une demande d‘amnistie générale en faveur de tous les membres de l’ALS, a été refusée (par le Liban).

Début Mai, je rencontre le général libanais Antoine Lahad, le chef de l’ALS. Sans le moindre mensonge de ma part, mais sans lui dévoiler les détails de notre plan de retrait, nous avons passé en revue la situation. Le général Lahad a alors choisi de se rendre en France. Nous ne comptions pas annuler notre plan pour lui être agréable. Il a pressenti ce qui se préparait. Il a alors préféré de ne pas être présent à ce moment-là.

Le 18 Mai, l‘Etat-Major m’avise que deux des positions de l’armée israélienne transférées à l’ALS étaient neutralisées. Je décide alors d’avancer la date du retrait.

Je n’ai pas pu décider d’un retrait immédiat, car le Secrétaire Général de l’ONU n’avait pas encore présenté son rapport sur le Sud-Liban

Samedi 20 Mai, l’ALS abandonne la position qu’elle tenait à Kuneïtra. Le 21 mai, A l’occasion des funérailles organisées dans ce chef-lieu du plateau du Golan syrien occupé, un important cortège venant de la bourgade voisine de Ghandouriyeh se joint aux obsèques au-delà de la zone de sécurité. Dans ce cortège s’e sont glissés des combattants du Hezbollah en armes. A la fin de la cérémonie, les combattants du Hezbollah constatant que la position de Kuneïtra avait été désertée, s’y sont précipités et l’ont occupé.

L’effondrement s’est produit en quelques heures. Après Kuneïtra, le Hezbollah s’est dirigé vers Taybé, elle aussi désertée, par l’ALS et y a planté son drapeau, symbole de la reconquête de cette bourgade.

La brigade occidentale de l’ALS s’est disloquée instantanément.

Le 22 Mai, en tournée d’inspection dans la zone frontalière, le Haut Commandement militaire israélien constate les dégâts. Il était clair que nous assistions à un effondrement, à tout le moins celui de l’Armée du Liban Sud.

Ceci nous commandait de dégager les lieux dans les meilleurs délais. Si possible cette nuit. Pas dans trois semaines, encore moins dans six semaines.

Je pose la question aux gradés qui m’accompagnaient:

«Aviez-vous prévu une telle situation» ?

Réponse unanime: Personne n’avait prévu qu’un tel effondrement se produise aussi rapidement, qui plus est, sans combat.

De quelle aide auriez-vous besoin pour retourner à Taybé ?

Réponse: Deux divisions.

L’affaire était entendue. Il était évident que si l‘armée israélienne retournait à Taybé, cela aurait déclenché un combat total avec le Hezbollah, ce qui aurait eu pour effet immédiat d’annuler l’opération de retrait du Liban ou alors le retrait se serait produit sous le feu de l’ennemi.

J’ai alors décidé un retrait immédiat, d’autant que j’avais été avisé que le Secrétaire Général de l’Onu présentait dans les heures suivantes son rapport sur le Liban.

 6- A propos de l’hypothèse de la liquidation du Hezbollah

Il n’est pas possible de liquider le Hezbollah, car il s’agit d’un mouvement de résistance authentique, enraciné dans les villages bénéficiant du soutien de la population.

Sa liquidation impliquait une incursion profonde dans le territoire libanais à Tyr et Saida notamment. Le maintien de notre présence militaire pour une longue durée. Nous avions déjà vécu pareille expérience (opération Litani 1978) et nous n’avions pas réussi.

De tous ceux qui ont critiqué notre dégagement du Liban, pas un n’a réclamé notre retour dans ce pays.

Dans des cas précis, nous pouvons anéantir une «structure terroriste» dans une zone sous son contrôle? Mais sans plus.

Dois-je vous rappeler que nous n’avons jamais réussi à liquider la totalité des «cellules terroristes» évoluant au sein de la population palestinienne en Judée et Samarie (Cisjordanie occupée).

Je ne crois pas qu’il existe une possibilité de liquider le Hezbollah.

Les premières années qui ont suivi notre retrait du Liban ont été les plus calmes jusqu’à la 2me guerre du Liban (2006) où pendant près de vingt ans la prospérité a régné dans le nord du pays.

Depuis notre retrait, le Hezbollah s’est renforcé, mais pas trop. Le nombre des missiles en possession du Hezbollah à l’époque variait, selon les estimations, entre 7.000 et 14.000 missiles, mais leur portée était identique. La progression de son arsenal était d el(ordre de 1.000 missiles par an.

L’accroissement considérable de sa force de dissuasion s’est produit durant la période 2006-2019. Le Hezbollah  dispose désormais d’un arsenal de 140.000 missiles de portée variable couvrant la quasi-totalité d’Israël.

La progression moyenne de son arsenal est de l’ordre de 10.000 missiles par an, dans les années qui ont suivi la 2me guerre du Liban, en 2006 ;

La force combative du Hezbollah s’est améliorée avec l’expérience qu’il a acquise dans la guerre de Syrie depuis 2011.

Leur capacité de dissimulation ne diffère guère des méthodes israéliennes. Une concurrence des cerveaux se déroule entre nous et le Hezbollah.

Si nous étions restes au Liban, nous aurions été contraints de renforcer notre présence de plus d’une division. Il aurait été difficile pour nous de mener à bien une opération du genre de «la ceinture préventive», soit par manque d’effectifs, soit en raison du fait qu’au Liban, nous aurions été en contact quotidien avec le Hezbollah. Les risques d’un embrasement général aurait été plus grand. La dernière chose dont nous avons besoin.

René Naba
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Source : Lire l'article complet par Mondialisation.ca

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