Justice réparatrice entre les Autochtones, les Allochtones et l’Église

Justice réparatrice entre les Autochtones, les Allochtones et l’Église

Dans les communautés autochtones, les sévices vécus dans les pensionnats ont marqué des générations qui, à leur tour, ont transmis ces séquelles aux suivantes. Si bien qu’aujourd’hui des communautés entières en sont affectées. Comment briser ce cycle? Les ateliers Retour à l’esprit veulent renverser le processus: réconcilier chacun avec son histoire pour transformer une communauté entière.

François Paradis, prêtre franco-manitobain et oblat de Marie-Immaculée, se sent concerné par la réconciliation entre les Autochtones et l’Église depuis son ordination en 1972. «Dès mes premiers jours de ministère, j’ai observé les conséquences et les dégâts des écoles résidentielles: il y avait beaucoup de ressentiments et de réactions», me confie-t-il, à la lumière de sa longue expérience de terrain.

En 1994, il expérimente un jeûne de quatre nuits et trois jours sans manger ni boire. «Une personne va faire un jeûne parce qu’elle cherche à savoir ce que Dieu demande pour sa vie», me raconte le père Paradis.

Celui que les autochtones ont baptisé White Buffalo a une intention dans le cœur. Il le fait pour la réparation des blessures des Autochtones vis-à-vis des Oblats. Sans qu’il le sache encore, son désir allait se concrétiser davantage, bien des années plus tard, dans les ateliers Retour à l’esprit, où il se dévoue à plein temps depuis 2007.

La vie après la survie

Créés en 2006 dans l’Ouest canadien par un Anishnabe et une sœur de Sainte-Anne, ces ateliers visent à favoriser une rencontre entre des Autochtones, des Allochtones ou des représentants de l’Église au terme d’une démarche personnelle de quatre jours faite par chacun des groupes respectifs.

«Dans tout le processus, explique le prêtre oblat, on dit que la réconciliation commence avec soi. On est nés avec des capacités pour notre vie, mais il peut arriver très tôt des évènements qui nous ont fait du mal. À partir de là, on a trouvé une façon de se protéger pour que ça ne se reproduise pas. On s’est fait une interprétation de qui nous sommes, de ce que nous devons être, de ce que la vie va être. Les ateliers nous aident à découvrir quelle est notre manière de survivre qui nous empêche de vivre réellement et d’entrer pleinement dans la potentialité pour laquelle on est nés. C’est un retour à l’esprit de qui tu es, relié aux sept valeurs universelles qui font partie des enseignements autochtones: sagesse, vérité, honnêteté, amour, respect, courage et humilité.»

Un regard de sérénité

Rose-Anne Gosselin, membre de la nation Timiskaming, a participé aux ateliers à quelques occasions. Née d’une mère algonquine et d’un père canadien-français, elle est imprégnée des deux cultures. Dans son Témiscamingue natal, elle a toujours pratiqué la foi catholique, transmise par la lignée de sa mère. Même si ni elle ni sa mère n’ont connu les pensionnats, elle reconnait dans son héritage familial des blessures partagées par toute une communauté.

«Ce sont des blessures similaires à ce qu’ont connu les personnes qui ont vécu les pensionnats, me confie Rose-Anne. Chez les Autochtones, il y a des traumatismes individuels qui se ressemblent. Par exemple, les Autochtones étaient de bons chasseurs qui connaissaient leur territoire, mais ce qui est valorisé par la société non autochtone est un autre style de vie. Ça peut créer des blessures du point de vue de l’estime de soi. Les ateliers Retour à l’esprit offrent la possibilité d’accueillir ces traumatismes avec une certaine sérénité pour que ça fasse moins mal. J’ai eu un regard plus accueillant par rapport à mon histoire et à l’histoire des Autochtones en général.»

Au terme du parcours, François Paradis observe des fruits palpables, liés au principe même des ateliers: la responsabilisation. «Un des gros dommages des pensionnats autochtones est que tout était déjà décidé d’avance pour les pensionnaires. La clé de nos ateliers est la possibilité de choisir. Ça ne veut pas dire que tu es responsable de ce qui t’est arrivé, mais que tu es responsable de la manière de réagir à ton passé», observe le religieux.

En sortant des ateliers, certains participants sont retournés sur les bancs d’école, quelques-uns sont devenus chefs de leur communauté, d’autres ont même été guéris de douleurs somatiques.

La parole sacrée

À la fin d’un atelier, on partage en groupe ce qui a remué les consciences durant les quatre jours d’introspection. Dans la tradition, le bâton de la parole octroie un droit de parole considéré comme sacré. Personne ne peut interrompre le flot des confidences. Ce rite permet à chacun de prendre conscience du pouvoir de sa propre voix.

Cofondatrice du Centre de justice réparatrice de Québec, Lucie Painchaud porte, depuis 2013, le flambeau de ces ateliers fondés sur les principes de la justice réparatrice (voir encadré). Ils sont une manière d’implanter au Québec les recommandations de la Commission de Vérité et réconciliation du Canada. À chaque rencontre, elle s’émerveille de la vérité faite sur le vécu partagé entre la victime et son agresseur ou une personne ayant commis un crime semblable à celui qu’elle a subi.

«C’est ça, les séquelles des pensionnats: des parents ont été abusés, ils abusent de leurs enfants, qui abusent de leurs enfants. C’est perpétué comme ça. Je me souviens d’un couple qui abusait des leurs et qui ne savait pas que ça ne se faisait pas, parce qu’ils avaient vécu cela au pensionnat. Ils se sont retrouvés en justice. Ça leur a pris deux ans pour être capables de faire amende honorable, de dire ouvertement à leur communauté qu’ils agressaient leurs enfants.

«Une des belles retombées de ces ateliers-là, c’est que certains n’en avaient jamais parlé à leurs enfants, ils gardaient le secret. Là, ils retournent à la maison et parlent de ce qu’ils ont vécu au pensionnat. Les enfants et les petits-enfants vont comprendre par exemple pourquoi leur père était alcoolique ou leur mère était violente, pourquoi ils ont été abusés. C’est toute la vérité qui va sortir, c’est tellement ça qui est libérateur. On a pensé protéger les enfants en ne leur disant pas la vérité, mais c’est le contraire.»

Le vis-à-vis

Chacun des groupes, autochtone comme non autochtone, a vécu quatre jours de méditation, plongé au cœur de sa propre histoire. Vient le moment du vis-à-vis. Des stations de chaises sont réparties ici et là dans une grande salle pour une conversation entre deux personnes de chaque groupe. Pas question de faire des reproches à l’autre partie ou de couper la parole, mais de dire et d’écouter, dans les principes de la communication bienveillante.

Lucie Painchaud a participé à plusieurs ateliers. Sa première expérience date de 2013, à Halifax. Elle se souvient de la dizaine de sœurs de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul, habillées en jeans, ferventes et engagées dans la cause de la réconciliation. Quelques mois plus tard, le groupe rencontrait des Micmacs du Cap-Breton.

«Ce ne sont pas des institutions qui se réconcilient, mais des personnes»

«C’était l’occasion de parler avec les personnes qui représentent leur communauté religieuse dans le cadre du legs des pensionnats. Pour eux, parler avec des personnes qui représentent les responsables de ce qu’ils ont vécu, c’est un cadeau inestimable», observe Lucie Painchaud.

Rose-Anne Gosselin, qui a connu l’autre côté de la chaise, juge que chaque partie en tire autant profit. « Ça fait du bien de pouvoir accueillir ce qui nous fait mal et ce qui fait mal à l’autre. On grandit tous les deux à travers cette rencontre. Il y a eu des discussions sur des demandes de pardon, des personnes ont reconnu avoir des stéréotypes à l’égard des Autochtones ou des Autochtones reconnaissaient avoir du ressentiment à l’égard des Allochtones.»

Des personnes, pas des institutions

La démarche des ateliers ne s’arrête évidemment pas après deux séances de quatre jours. C’est un processus continuel qui se traduit par l’exercice de ce que François Paradis nomme les complétudes.

«Tu vis un froid avec ton ami, vous ne voulez plus vous voir. La chicane est terminée, mais quelques semaines après, quand tu parles de lui, la chicane te remonte, quelque chose est non achevé en toi. La complétude serait d’aller le rencontrer sans juger, sans blâmer et dire: “Quand tu m’as fait ça, j’ai été vraiment blessé.”»

«Ce ne sont pas des institutions qui se réconcilient, mais des personnes», constate François Paradis. Et quand les personnes pratiquent la «complétude», ce sont les institutions qui finissent par changer. «Dans les communautés où plusieurs personnes ont fait les ateliers, les familles se transforment, la façon d’être avec les voisins change, même la gouvernance de cette communauté change.»

Dans le processus de réconciliation entre un survivant d’actes criminels et l’auteur d’un crime, Lucie Painchaud est saisie par la beauté d’une rencontre qui, pour elle, dépasse l’entendement. «C’est divin. Il y a quelque chose de surnaturel dans ça. C’est une beauté qui se voit juste avec le cœur.» Et elle insiste pour dire que c’est autrement plus beau que les aurores boréales qui l’ont saisie par un soir mémorable d’été.

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