Une semaine en immersion dans l’actualité vue par CNews

Une semaine en immersion dans l’actualité vue par CNews

(NDLR) Dans une entrevue accordée à l’émission Dernier Rappel de Paul Journet sur les ondes de Radio-Canada, dont nous avons déjà parlé, Mathieu Bock-Côté vantait « la pluralité d’opinions » sur la chaîne française CNews dont il est un des animateurs-vedettes. Le journaliste Abel Mestre a fait l’exercice de ne regarder, entre le 3 et le 7 janvier, que la chaîne de Bolloré. Elle a été sa seule source d’information. Il a constaté que la gauche y était moquée, l’exécutif critiqué, et Zemmour souvent appuyé. L’article est paru dans l’édition datée du 11 janvier du journal Le Monde.
 

Et si 2022 se jouait à la télé ? Avec les restrictions liées à la pandémie de Covid-19, il y aura moins de terrain, moins de grands meetings. Les chaînes d’information en continu joueront un rôle fondamental. Aux côtés de LCI, de BFM-TV et de Franceinfo, CNews tient une place particulière. Vincent Bolloré, propriétaire de la chaîne, veut en faire un fer de lance de la campagne, pour diffuser un discours politique réactionnaire et conservateur. Et cela semble fonctionner : selon les chiffres de Médiamétrie, CNews est passée de 1,4 % de part d’audience nationale à 2 % entre 2020 et 2021. Ces chiffres sont tout de même bien inférieurs aux principales chaînes comme TF1 et France 2 qui réunissent respectivement 19,7 % et 14,7 % des parts d’audience sur l’année.

En outre, l’une de ses principales têtes d’affiche, le polémiste d’extrême droite Eric Zemmour, est candidat, souvent placé en quatrième place dans les études d’opinion. Un rôle de premier plan, donc, pour l’ancien coprésentateur de « Face à l’info ». La question arrive logiquement : CNews fait-elle campagne pour l’ancien chroniqueur du Figaro ?

Pour y répondre, nous avons regardé du lundi au vendredi, de 9 heures à 21 heures (avec une pause entre 14 heures et 16 heures), la chaîne de Vincent Bolloré. Entre lundi 3 janvier et vendredi 7 janvier, elle fut notre seule source d’information. L’auteur de ces lignes n’a lu aucun journal, n’a consulté aucun site d’actualité, n’a pas écouté de radio ou regardé d’autres chaînes de télévision. Nous n’avons pas consulté les réseaux sociaux à part pour relever des messages privés.
 

« Liberté d’opinion » biaisée

En 2004, le réalisateur américain Morgan Spurlock avait décidé de manger trois fois par jour au McDonald’s, en acceptant à chaque fois les menus XL. Il s’agissait de démontrer les conséquences d’une alimentation déséquilibrée. L’idée est la même ici : quelle vision du monde avons-nous quand nous nous informons uniquement sur une seule chaîne ?

L’un des slogans de la chaîne est « Venez avec vos convictions, vous vous ferez une opinion ». L’équivalent télévisuel du « venez comme vous êtes » de McDonald’s. Cette formule résume la grille des programmes : des débats censés réunir des gens de tous les avis, qui virent souvent au clash. La « liberté d’opinion » est constamment mise en avant. Sauf qu’elle est biaisée. En général, il y a quatre invités plus le journaliste-animateur. Très souvent, trois des participants penchent fortement à droite. Reste donc celui ou celle censée être le représentant du « progressisme » : souvent un membre de La République en marche (LRM) ou proche de cette dernière. Beaucoup plus rarement de gauche. 

Dans l’univers de CNews, d’ailleurs, la gauche n’existe pas ou presque. Elle est systématiquement moquée, notamment Anne Hidalgo, la candidate socialiste à la présidentielle. Surnommée « Madame 4 % », une blague est répétée : « Elle aura plus de parrainages que de voix. » En revanche, le candidat communiste Fabien Roussel est souvent cité en exemple, notamment parce qu’il assume un discours considéré comme plus sécuritaire que les autres candidats de son camp politique.

La gauche est également résumée à une survivance du passé « déconnectée du terrain »,quand elle n’est pas le bras armé du « wokisme », l’une des obsessions de la chaîne. Signifiant littéralement « être éveillé » aux discriminations, le terme « woke » est utilisé sur CNews comme un fourre-tout de la pensée critique, accusée d’être racialiste, prominorités, « islamo-gauchiste », promouvant la culture de l’effacement et la théorie du genre. Les représentants de la gauche présents en plateau servent ainsi de caution à un faux pluralisme. Il y a même un jeu de rôle. Ils sont les indignés systématiques, ceux qui râlent, pestent, se plaignent d’être caricaturés quand les autres invités déroulent leur discours. Ceux, aussi, contre qui tout le monde se ligue dans une étonnante complicité.

Car CNews assume son message politique. On le voit dans le choix des sujets développés tout au long de la semaine. La politique nationale occupe tout l’espace, l’actualité internationale est presque ignorée. Pour cette rentrée politique, ce sont les mesures contre la pandémie qui ont été le plus traitées, ainsi que les débats parlementaires sur le passe vaccinal ou encore la disparition d’Igor Bogdanoff, quelques jours après son frère Grichka, tous deux morts du Covid-19. De même, les déclarations d’Emmanuel Macron dans Le Parisien, le 4 janvier,ont été largement évoquées, ainsi que les réactions. Face à des lecteurs, le chef de l’Etat a affirmé : « Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder ». Puis : « Quand ma liberté vient menacer celle des autres, je deviens un irresponsable. Un irresponsable n’est plus un citoyen. » Enfin, l’interview d’Eric Zemmour sur Europe 1, le 6 janvier, où il souligne le risque qu’il n’ait pas ses signatures a été le grand thème de la fin de semaine.
 

Une certaine radicalité

D’autres sujets ont pris une place démesurée. Il en va ainsi de la vidéo du rappeur Gims demandant à ses fans de ne pas lui souhaiter la nouvelle année ni ses anniversaires, ou la présence exclusive du drapeau européen sous l’Arc de triomphe, à Paris, pour marquer la présidence française du Conseil de l’Union européenne.

CNews a une cible principale : l’exécutif. Les journalistes-animateurs prennent position, assument une certaine radicalité. C’est le cas de Pascal Praud. L’ex-journaliste de sport est fondamental dans l’architecture de la chaîne. Il a deux émissions quotidiennes du lundi au jeudi, « L’Heure des pros » (le matin, à 9 heures) et « L’Heure des pros 2 » (à 20 heures). Le vendredi, c’est Julien Pasquet qui assure le numéro du soir. 

Les sujets qui y sont développés sont ceux qui sont traités par les autres émissions toute la journée, mis à part « Face à l’info », qui a une certaine autonomie. M. Praud reçoit des invités politiques connus : le 4 janvier, Marlène Schiappa, ministre chargée de la citoyenneté, était en plateau. Nadine Morano, député européenne (LR) aux positions très conservatrices, fut invitée deux fois dans la semaine. Souvent, aussi, il lit les SMS envoyés en direct par certaines personnalités.

Ce dernier se présente comme le tenant de « la réalité du terrain », base ses arguments sur des discussions qu’il dit avoir eues en privé avec des citoyens lambda, use de l’humour. Porte-parole autoproclamé des Français en colère, il ne se prive jamais d’attaquer le gouvernement. « Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer devant l’amateurisme, la déconnexion, la provocation de ceux qui nous gouvernent. Chez ces gens-là, on ne pense pas, on méprise », assène-t-il dans son billet du lundi 3 janvier.

Dans les autres émissions, notamment celles de Jean-Marc Morandini, Sonia Mabrouk ou Laurence Ferrari, les attaques passent par les invités et chroniqueurs, majoritairement opposés au gouvernement. D’autres cases sont beaucoup plus équilibrées : c’est le cas de Clélie Mathias l’après-midi ou de Patrice Boisfer, la doublure de Mmes Mabrouk et Ferrari en fin de semaine.

Les déclarations d’Emmanuel Macron dans LeParisien ont quelque peu changé la donne. Des phrases prononcées par « un président ivre de lui-même », selon Pascal Praud. « Emmanuel Macron aurait-il trahi notre héritage républicain ? », s’interroge Sonia Mabrouk à l’heure du déjeuner. Pour Laurence Ferrari, ces déclarations « ont rajouté du sel sur les plaies » et pourraient provoquer des violences.

Quid de la candidature d’Eric Zemmour ? Les membres du parti Reconquête ne sont pas surreprésentés sur CNews. En tout cas, pas plus que ceux du Rassemblement national, du parti Les Républicains ou de LRM. Cependant, souvent, des invités louent le discours du polémiste condamné à plusieurs reprises pour provocation à la haine. Des intervenants réguliers comme le polémiste Jean Messiha, qui a quitté le RN fin 2020, soutiennent ouvertement le candidat, d’autres, comme Elisabeth Lévy directrice du magazine réactionnaire Causeur, cachent à peine leur approbation.

Jeudi matin, M. Zemmour était l’invité de Sonia Mabrouk sur Europe 1 – radio quasi absorbée par le groupe Bolloré après l’arrivée fracassante du magnat Breton au sein du groupe Lagardère en septembre 2021. Le candidat d’extrême droite évoquait le risque de ne pas pouvoir réunir ses signatures. Une inquiétude relayée toute la journée sur CNews qui s’alarme d’un possible « déni de démocratie » en cas d’absence de celui-ci. 

Mme Mabrouk critique le midi, sur CNews cette fois, « un système pervers ». « Imaginez un instant qu’Eric Zemmour n’obtienne pas ses parrainages… Imaginez ! (…) Je n’ai rien contre Philippe Poutou[candidat du Nouveau Parti anticapitaliste] mais comment il obtient ses parrainages ? (…) Même pour Jean-Luc Mélenchon, ce serait honteuxqu’il ait une difficulté à obtenir [les signatures] », poursuit-elle. Surtout, Eric Zemmour serait « plus malin » que les autres. C’est Pascal Praud qui le dit, après la réaction du candidat d’extrême droite aux déclarations d’Emmanuel Macron. « Il est meilleur que les autres. (…) Sa déclaration est la plus juste, la plus intelligente », insiste-t-il. Quelques minutes plus tard, sur la fin de l’anonymat des parrainages, M. Praud persiste : « Une nouvelle fois [Eric Zemmour] a raison. Il pointe la perversité XXL de François Hollande, qui toute sa vie aura fait de la basse politique. »

Autre spécificité de CNews : le terme « extrême droite » n’existe pas. Qualifier ainsi Marine Le Pen ou Eric Zemmour serait la preuve d’appartenir à la « gauche morale des années 1980 », d’être dépassé. Pascal Praud est clair : « Je ne dis jamais que le Rassemblement national est d’extrême droite. Je dis conservateur, réactionnaire. L’extrême droite en France, je pense qu’elle n’existe plus depuis bien longtemps. » Certains, comme Julien Pasquet, parlent de « droite nationale ». Un vocable utilisé depuis des années par cette famille politique pour éviter la stigmatisation.

Sonia Mabrouk, elle, s’inquiète de voir qualifier d’extrême droite le moindre Français attaché au drapeau français. « Regrettez l’absence du drapeau français au côté du drapeau européen, c’est être d’extrême droite, eh oui… », lance-t-elle ainsi. Elle regrette également que des « grands sujets » comme « la sécurité, l’immigration, la civilisation, l’hôpital » passent au second plan, derrière l’épidémie.
 

Économie circulaire

Si CNews est une chaîne qui semble faire campagne contre M. Macron et avoir une certaine sympathie pour Eric Zemmour, c’est aussi un canal où règnent le doute sur l’efficacité du vaccin contre le Covid-19 et les critiques contre la politique sanitaire. Chaque jour revient la question de la pertinence du passe vaccinal. Les non-vaccinés sont considérés comme des « boucs émissaires ». 

Dans l’émission de Jean-Marc Morandini, le professeur Jean-Michel Claverie affirme même que le « vaccin est une escroquerie ». On s’interroge : « Vaccination = contamination ? » (bandeau sur l’écran, le 5 janvier). C’est, en tout cas, ce que CNews croit comprendre de la vidéo hebdomadaire du controversé professeur Didier Raoult, directeur de l’Institut hospitalo-universitaire en maladies infectieuses Méditerranée Infection de Marseille. Pour « répondre aux polémiques », M. Raoult sera l’invité vedette le jeudi, lors de l’émission de Jean-Marc Morandini.

Cet entretien servira de thème à pratiquement toutes les émissions de l’après-midi et du lendemain. Comme souvent, il y a une économie circulaire dans le groupe Bolloré : un sujet de CNews est utilisé toute la journée pour construire des débats, et le relais est pris par C8 et « Touche pas à mon poste », l’émission de Cyril Hanouna. Ce sera le cas avec le professeur Raoult. De l’interview chez M. Morandini seront tirées plusieurs leçons. D’abord que « le vaccin ne contrôle pas les contaminations ». Partant, est-il utile de se faire vacciner surtout si « Omicron est bénin » (comme l’ont avancé plusieurs invités et chroniqueurs) ? L’affirmation de Didier Raoult comme quoi il y aurait « une religion du vaccin avec des missionnaires » est aussi largement approuvée. 

Dans l’univers de CNews, il existe une case à part : celle de « Face à l’info ». L’ancienne émission d’Eric Zemmour est la seule qui assume clairement son identité politique. Hasard ? C’est avant ce programme que l’on peut voir une publicité pour Gettr, un réseau social populaire à l’extrême droite. C’est Christine Kelly qui l’anime . Dans « Face à l’info », ce sont toujours les mêmes chroniqueurs : l’essayiste Mathieu Bock-Côté, remplace Eric Zemmour. Il est accompagné de Charlotte d’Ornellas, de Valeurs actuelles ; de Marc Menant, qui s’occupe des sujets historiques ; et de Dimitri Pavlenko, journaliste à Europe 1. Ce dernier, interviewe l’invité politique de la matinale d’Europe 1 avec Mme Mabrouk et… M. Bock-Côté.

« Face à l’info », c’est l’émission de la France qui a peur. Peur du « grand remplacement », du wokisme, de l’effacement civilisationnel. Pour Mathieu Bock-Côté, la vidéo de Gims où il demande à ses fans, notamment musulmans, de ne pas lui souhaiter bonne année est de toute première importance. Il y voit « l’accouplement morbide du multiculturalisme et de l’islamisme ». Les bandeaux qui défilent en bas de l’écran sont aussi essentiels. Ils donnent le ton, un peu à la manière des titres de la presse écrite. Lors de l’édito de M. Bock-Côté sur Gims, on a pu voir : « Gims : le calendrier chrétien remis en cause ? »ou « Gims : une remise en cause du modèle occidental ? »

Sur la gauche, le Québécois décerne les bons et les mauvais points. Lui, qui minore toujours l’identité républicaine de la France, dit apprécier « la gauche républicaine », rempart supposé contre les « wokistes ». Le reste de cette famille politique est voué aux gémonies : « La tribu idéologique la plus haineuse que l’on connaisse, c’est cette frange de la gauche sectaire qui croit avoir le monopole du vrai, du juste, et du bien et qui considère que l’autre, qui n’est pas d’accord avec elle, c’est le diable. » Finalement, c’est le site de CNews qui résume le mieux l’esprit général. Sur son bandeau on voit une flèche rouge pointant vers la droite, avec ce slogan : « La chaîne qui déchaîne ».

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Source: Lire l'article complet de L'aut'journal

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