L’étrange querelle entre Soros et BlackRock à propos de la Chine

L’étrange querelle entre Soros et BlackRock à propos de la Chine

Par F. William Engdahl – Le 17 septembre 2021 – Source New Eastern Outlook

Une étrange guerre, par mots interposés, a éclaté ces derniers jours dans les pages des médias financiers entre le milliardaire George Soros, spécialiste des fonds spéculatifs et des révolutions de couleurs, et le gigantesque groupe d’investissement BlackRock. Le motif de cette dispute est la décision du PDG de BlackRock, Larry Fink, d’ouvrir le premier fonds commun de placement étranger en Chine, sans doute pour attirer l’épargne de la nouvelle population chinoise à revenu moyen. Dans une récente interview à un journal, Soros a qualifié la décision de BlackRock de menace pour les investisseurs de BlackRock, mais aussi pour la sécurité nationale américaine.

Cette confrontation apparemment absurde entre deux géants de Wall Street, des prédateurs financiers, cache une histoire bien plus grave : l’effondrement systémique imminent en Chine d’une pyramide de dettes financières qui est peut-être la plus grande du monde. Cela pourrait avoir un effet domino sur l’ensemble de l’économie mondiale bien plus important que la crise de Lehman de septembre 2008.

« Terroriste économique mondial… »

Le 6 septembre, Soros écrit un éditorial dans le Wall Street Journal critiquant vivement BlackRock pour avoir investi en Chine : « C’est une triste erreur de déverser des milliards de dollars en Chine maintenant. Cela risque de faire perdre de l’argent aux clients de BlackRock et, surtout, de nuire aux intérêts de sécurité nationale des États-Unis et des autres démocraties. » Ce n’est pourtant pas le genre de Soros de citer la sécurité nationale des États-Unis… Il continue en disant : « L’initiative BlackRock menace les intérêts de sécurité nationale des États-Unis et d’autres démocraties parce que l’argent investi en Chine aidera à faire progresser le régime du président Xi, qui est répressif à l’intérieur et agressif avec l’étranger. » BlackRock a publié une réponse indiquant que « les États-Unis et la Chine entretiennent des relations économiques vastes et complexes… Grâce à leur activité d’investissement, les gestionnaires d’actifs et autres institutions financières basés aux États-Unis contribuent à l’interconnexion économique des deux plus grandes économies du monde. »

À l’heure où l’édifice de la dette gonflée des banques et des conglomérats immobiliers chinois s’effondre, la défense de BlackRock et de son PDG ne sonne guère juste. Cela suggère qu’il y a beaucoup plus derrière la relation BlackRock-Chine et l’attaque de Soros. Deux jours avant l’éditorial de Soros dans le journal, le journal national chinois Global Times publiait un article cinglant qualifiant Soros de « terroriste économique mondial ». L’une de leurs accusations reposait sur le fait que Soros avait financé une révolution de couleur à Hong Kong en 2019 contre les nouvelles lois de Pékin mettant fin de facto au statut indépendant de l’île.

Cependant, la vive attaque contre Soros a été plus probablement causée par un éditorial que Soros avait écrit dans le Financial Times de Londres cinq jours plus tôt, dans lequel il attaque vivement Xi Jinping pour sa répression contre des entreprises privées chinoises telles qu’Alibaba et Ant Financial de Jack Ma. Dans cet éditorial publié le 30 août, Soros qualifie la répression des entreprises privées par le président Xi Jinping de « frein important à l’économie chinoise » qui « pourrait conduire à un crash ». Il a également souligné que les principaux indices boursiers occidentaux, tels que le MSCI de MorganStanley et l’ESG Aware de BlackRock, ont « effectivement forcé des centaines de milliards de dollars appartenant à des investisseurs américains à investir dans des entreprises chinoises dont la gouvernance d’entreprise ne répond pas aux normes requises – le pouvoir et la responsabilité sont désormais exercés par un seul homme (Xi) qui n’est responsable devant aucune autorité internationale ». Il a exhorté le Congrès à adopter des lois qui limiteraient les investissements des gestionnaires d’actifs aux « entreprises dont les structures de gouvernance réelles sont à la fois transparentes et alignées sur les parties prenantes. »

L’aspect curieux des accusations de Soros contre la transparence financière de Pékin est qu’elles sont exactes dans les faits, sur la base des déclarations publiques des régulateurs chinois ainsi que des gestionnaires et régulateurs de Wall Street. Les marchés financiers chinois sont opaques, et les règles changent de manière imprévisible quant à savoir qui est secouru et qui ne l’est pas. L’effondrement en cours de l’énorme groupe immobilier et financier chinois Evergrande n’est qu’un exemple récent du risque élevé d’investir aujourd’hui en Chine.

Pas si « Evergrande »

Le groupe immobilier le plus « précieux » du monde est aussi le plus endetté. Evergrande, dont le siège est à Shenzhen, est au bord de la faillite depuis des mois, car il ne rembourse pas ses prêts et les principales agences de notation ont abaissé sa cote de crédit au rang de « junk ». Le groupe doit un total de 305 milliards de dollars et cette dette est constituée à la fois de prêts offshore en dollars et de prêts domestiques non réglementés provenant de ce que l’on appelle les WMP ou produits de gestion de patrimoine. Avec l’implosion de ses finances et la chute des ventes d’appartements, des dizaines de milliers de propriétaires potentiels sont menacés d’avoir payé pour des appartements inachevés. À ce jour, la banque centrale de Chine n’est pas intervenue, mais les spéculations vont bon train quant à la possibilité d’un renflouement du groupe par l’État afin d’éviter une contagion financière systémique. La raison en est qu’apparemment Evergrande n’est que la partie émergée d’un iceberg de sociétés chinoises très endettées.

En août, China Huarong Asset Management Co, une « banque pourrie » créée par le ministère des finances pour reprendre les actifs d’entreprises chinoises en difficulté, a elle-même dû être renflouée par l’État pour éviter ce que beaucoup craignent être une « crise Lehman » chinoise. Huarong est l’une des quatre entreprises publiques de ce type créées à la suite de la crise financière asiatique de 1998 pour gérer les actifs des entreprises publiques en faillite. Bien que détenue majoritairement par le ministère chinois des Finances, elle a vendu depuis 2014 des actions à d’autres, dont Goldman Sachs et Warburg Pincus.

Après 2014, Huarong est devenu un géant financier non bancaire et a financé une croissance spectaculaire par la dette. Celle-ci a commencé à se dénouer en 2020 lors de la crise Covid. En janvier 2021, un tribunal chinois a jugé le président de Huarong, Lai Xiaomin, et l’a condamné à mort sans sursis pour corruption, détournement de fonds et bigamie, dans une étrange collection de charges. Le tribunal a déclaré : « Il a mis en danger la stabilité financière [de la Chine]. »

Lorsque le groupe Huarong n’a pas publié son rapport financier annuel avant la date limite fixée à la fin du mois de mars, on a craint une réaction en chaîne de faillites, car des milliards de dollars d’obligations offshore étaient en danger. Les dettes totales ont été estimées à quelque 209 milliards de dollars. Selon certaines informations, au lieu de gérer de manière prudente les actifs en difficulté, Lai a utilisé le statut de banque non bancaire du ministère des finances de l’État pour s’occuper de tout, du capital-investissement à la spéculation immobilière en passant par le négoce d’obligations de pacotille, empruntant des milliards de dollars à tout va. L’État a obligé son propre groupe CITIC à renflouer Huarong en août. Mais il est clair que ce n’est que le début d’une crise financière qui fait boule de neige en Chine.

Atterrissage brutal ?

Pendant des mois, le Politburo de Xi a essayé, avec un désespoir croissant, d’arrêter l’expansion d’une bulle financière colossale dans le secteur immobilier. Au début de l’année, Xi a lancé le slogan « le logement est fait pour vivre, pas pour spéculer ». Ses mesures visant à geler et à dégonfler lentement l’énorme bulle immobilière sont probablement beaucoup trop tardives. La construction et la vente de biens immobiliers représentent la part la plus importante du PIB chinois, plus de 28 % selon les estimations officielles. Il n’est pas si facile d’exiger que les investissements soient consacrés à des projets « productifs » et non à la spéculation sur l’immobilier dont les prix ne cessent d’augmenter.

Xi a pris de plus en plus de mesures pour contrôler la bulle immobilière en Chine, et contrer la menace d’une crise systémique comme celle des États-Unis en 2008, en instituant des mesures pour restreindre les prêts immobiliers. Selon les données chinoises, le montant du financement total de l’immobilier est en baisse de 13 % pour le premier semestre de 2021 par rapport à 2020. Les dettes dues par les sociétés immobilières chinoises sur les obligations et autres dettes s’élevaient à plus de 1 300 milliards de RMB ou 200 milliards de dollars en 2021, pour baisser à près de 1 000 milliards de RMB en 2022. La contraction du secteur immobilier rendra un tel remboursement de plus en plus impossible et entraînera sans doute de nouveaux défauts de paiement dans toute la Chine. Récemment, Ping An, le plus grand groupe d’assurance chinois, qui avait également fortement investi dans l’immobilier, a été contraint de constituer 5,5 milliards de dollars de provisions pour pertes sur prêts liées à son investissement dans la société défaillante China Fortune Land Development Co.

S’il n’y avait qu’Evergrande qui soit insolvable en raison de dettes impayables dans une économie en contraction, les autorités chinoises pourraient sans doute gérer cela en demandant à ses banques d’État ou à de grands groupes comme CITIC d’avaler tout simplement les mauvaises créances pour contenir la propagation de la crise. Le problème est qu’Evergrande, Huarong, PingAn et d’autres grands investisseurs immobiliers chinois ne sont clairement que les symptômes d’une économie qui s’est endettée bien au-delà de ce qui était prudent. En avril, le Conseil d’État du PCC de Pékin a annoncé aux collectivités locales que leurs « véhicules de financement des collectivités locales », dont on estime (personne ne le sait exactement) qu’ils détenaient des milliers de milliards de dollars de prêts bancaires non réglementés utilisés pour financer des projets locaux, devaient se débarrasser de leurs créances douteuses excédentaires ou faire faillite.

Le 1er juillet, Pékin annonçait que les recettes des gouvernements locaux provenant de la vente de terrains aux promoteurs, soit environ la moitié de l’ensemble des recettes locales, devaient être envoyées au ministère central des finances de Pékin et ne plus être utilisées localement. Cela garantit un effondrement catastrophique des banques parallèles et des projets de construction locaux, qui représentent plusieurs milliards de dollars. Plus de renflouement par Pékin. Dans le même temps, la solvabilité du « petit » secteur bancaire chinois, qui pèse plusieurs milliards de dollars, est mise en doute, car les fermetures de banques se multiplient. Sachant que des géants nationaux appartenant à l’État sont au bord de la faillite, la guerre verbale entre BlackRock et George Soros prend une nouvelle dimension. La Chine connaît une grave crise d’effondrement de sa dette.

La Chine possède déjà la plus grande étendue de voies ferrées à grande vitesse du monde et celles-ci perdent de l’argent. L’initiative « Belt Road » s’enlise dans des dettes que les pays sont incapables de rembourser et les banques chinoises ont fortement réduit les prêts aux projets de route de la soie, qui passeront de 75 milliards de dollars en 2016 à 4 milliards de dollars en 2020. La crise démographique signifie que le flux ininterrompu de main-d’œuvre rurale bon marché qui construisait cette infrastructure est en forte baisse. La classe moyenne est profondément endettée pour avoir acheté des voitures et des maisons neuves lorsque la conjoncture était favorable. En 2020, la dette totale des ménages, y compris les prêts hypothécaires et les prêts à la consommation pour les voitures et les appareils ménagers, représentait 62 % du PIB. L’Institute of International Finance (IIF) a estimé que la dette intérieure totale de la Chine atteindrait 335 % du produit intérieur brut (PIB) en 2020.

Le renflouement de Pékin par Wall Street ?

Il semble que Pékin cherche à obtenir un important renflouement de facto de la part d’investisseurs étrangers dans ses actions et obligations en difficulté, Wall Street en tête. Les principales banques et les principaux investisseurs de Wall Street sont étroitement impliqués en Chine depuis plusieurs années. Avec les marchés boursiers américains à des sommets historiques dangereux et l’UE en grande difficulté, ils espèrent peut-être que la Chine peut les sauver, malgré les preuves évidentes que les règles comptables des entreprises chinoises sont opaques, comme le montre Evergrande. Depuis 2019, l’indice MSCI All Country World de Morgan Stanley, largement utilisé, est autorisé à coter les grandes entreprises chinoises, ce qui, comme Soros l’a noté avec justesse, pousse les fonds boursiers occidentaux à acheter des milliards de dollars d’actions chinoises. BlackRock est désormais autorisé à investir l’épargne personnelle des Chinois dans ses fonds. On ne sait pas si l’accord comporte d’autres clauses.

C’est l’espoir de gros gains qui fait que Wall Street et BlackRock font la queue devant Pékin. La condamnation de BlackRock, le plus grand fonds d’investissement privé au monde, par Soros est clairement stratégique. Se pourrait-il que Soros ait l’intention de rejouer son coup de 1998, lorsqu’il avait renversé la bulle du marché obligataire russe après avoir pris ses bénéfices ? Si tel est le cas, il n’est pas étonnant que les médias officiels chinois qualifient Soros de « terroriste économique ». Quel que soit l’élément déclencheur, un tel effondrement de la bulle de la dette chinoise fera paraître bien pâle la crise de Lehman de 2008.

William Engdahl

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone

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