“LA SITUATION EST DES PLUS GRAVES ET LE PÉRIL IMMINENT.”

“LA SITUATION EST DES PLUS GRAVES ET LE PÉRIL IMMINENT.”

Triste découverte aux remparts. Avis non transmis.

En sortant de la réunion je remonte à la Muette. Mais comme il est plus de minuit j’ai assez de peine à trouver un cocher qui veuille m’y conduire.
Je l’entends grommeler: « Ce nom de Dieu-là, qu’est-ce qu’il va foutre là-bas à cette heure-ci ? Il n’y a plus personne de ce côté… Comme si ce bougre de feignant ne pouvait pas y aller à pied ! »
Je remarque une fois de plus que les cochers sont généralement peu communards.
En vue du Trocadéro, au pont de Passy, le bruit des obus et des coups de feu qu’on entend d’assez près effraie les chevaux qui commencent à regimber, excités, c’est probable, par leur conducteur qui ne se soucie guère d’aller plus loin.
– Dites donc, bourgeois, est-ce que vous tenez tant que ça à aller jusque là-bas? C’est que c’est pas drôle du tout cette musique-là. Je suis marié, moi. J’ai des enfants.
Comme après tout je ne me crois pas le droit de contraindre cet homme à risquer sa peau, afin d’économiser à mes jambes les deux kilomètres à peu près qui me restent à faire, je descends et je paie.
Fouette cocher ! je n’ai pas fait cinquante pas qu’il a déjà tourné bride et disparu.
Je monte la rampe des Bons-Hommes. La nuit est embrasée de lueurs bientôt suivies de formidables détonations. Ce sont les obus qui s’abattent sur la grande rue de Passy, encombrée de débris fumants qu’il me faut souvent enjamber.
Au château de la Muette je trouve Dombrowski1, plusieurs officiers d’état-major et mon collègue Dereure2, que la nouvelle commission militaire a envoyé au secteur pour remplacer.
Dombrowski, le colonel Mathieu3, qui a succédé à Laporte4, et les autres officiers présents discutent les conditions d’une sortie que le général veut tenter sur Suresnes pour essayer de rejeter les Versaillais au-delà de la Seine.
Il en est de ce projet comme de tant d’autres dont j’ai déjà été témoin. Il avorte, les renforts demandés à la Guerre5 n’ayant pu ou su venir à temps et en nombre suffisant.
Remplacé comme délégué au secteur, ma présence y devenait inutile. Je veux alors me rendre compte une dernière fois de l’état de la défense jusqu’au Point-du-Jour.
En compagnie du citoyen Bologne6 nous gagnons la route stratégique. Il fait petit jour, nous pouvons facilement constater l’état des choses.
Les casemates sont partout abandonnées, nul n’y pouvant plus demeurer sans y être enseveli.
Tout est désert autour de nous.
Seul, près la porte de Saint-Cloud, un artilleur est à demi caché dans l’embrasure d’une pièce hors de service, comme elles le sont d’ailleurs presque toutes, aucune de nos réclamations – à Gambon7 et à moi – n’ayant pu décider la Guerre à les remettre en état.
L’artilleur nous aperçoit et, de la main seulement, nous fait signe d’approcher.
Nous gravissons le talus en silence et nous regardons par l’embrasure.
Les tranchées de l’ennemi arrivent à quinze mètres à peine des fortifications et je distingue parfaitement les traits des soldats qui ne prennent plus la peine de se dissimuler, avertis qu’ils sont sans doute de ne courir maintenant aucun danger.
Pendant que nous faisons cette inquiétante constatation, un mouvement imprudent décèle notre présence ; aussitôt quelques coups sont tirés dans notre direction et recevons en pleine figure de la terre provenant d’une arête d’épaulement que les balles viennent de briser.
Nous devons cesser nos observations.
Poursuivant jusqu’au Point-du-Jour, nous remarquons partout la même solitude.
La situation est des plus graves et le péril imminent.
Nous retournons en toute hâte à la Muette et rendons compte à Dombrowski de ce que nous venons de voir.
Son courage est incontestable, mais son mutisme continuel et affecté est exaspérant. Jamais on ne surprend sur son visage le moindre éclair de passion. Il me fait en somme l’effet d’un homme qui agit pour son propre compte, sans se soucier le moins du monde de la cause qu’il sert.
Il nous répond laconiquement qu’il n’y a pas de danger.
Cependant, sur notre insistance, il promet d’aller reconnaître lui-même les points que nous lui avons signalés.
Je lui déclare que de mon coté je vais informer Delescluze8 afin qu’il puisse aviser au plus tôt.
Je redescends alors dans Paris, accompagné du citoyen Viard9, notre collègue, que j’ai trouvé, ainsi qu’Avrial10, en conférence avec Dombrowski.
Arrivé au Cours-la-Reine, en face du pont des Invalides, je me sens pris d’une telle fatigue que je suis terrifié à l’idée de traverser la Seine pour aller jusqu’à la rue Saint-Dominique et de là regagner la mairie du IVe arrondissement où j’ai pris rendez-vous la veille au soir avec mes collègues.
Le citoyen Viard offre alors d’aller lui-même trouver Delescluze, pour l’avertir de ce que j’ai vu.
L’affaire est sérieuse. S’il allait ne pas faire cette communication… l’oublier ?
– C’est impossible, m’assure le délégué aux Subsistances. Il faut que je retourne moi-même au Commerce qui est à deux pas de la Guerre. N’ayez donc aucune crainte.
J’écris alors au crayon sur une feuille détachée de mon carnet que, de la porte d’Auteuil au Point-du-Jour il n’y a plus un seul fédéré, et que si l’on n’y envoie pas de forces immédiatement, les Versaillais peuvent d’une heure à l’autre entrer dans Paris sans coup férir.
Le citoyen Viard reçoit le mot et me promet encore une fois de le remettre à Delescluze lui-même.
Malgré cette promesse formelle, Delescluze ne fut point averti – il me l’affirma sur l’honneur le lendemain même.

Gustave Lefrançais, Souvenirs d’un révolutionnaire, De juin 1848 à la Commune

1 Jaroslaw Dombrowski (1836-1871): polonais, officier dans l’armée russe, il participa à l’insurrection polonaise de 1863 contre le régime tsariste ; déporté en Sibérie, il s’évada et gagna Paris (1865) ; suivit en observateur la guerre austro-prussienne de 1866 ; participa à la défense de Paris pendant le siège ; membre du comité central de la Garde nationale ; membre de l’Internationale, général de la Commune, il organise la défense contre les Versaillais ; il sera calomnieusement suspecté d’intriguer avec Versailles avant de mourir sur les barricades le 23 mai 1871, à l’âge de 34 ans.

2 Simon Dereure (1838-1900): cordonnier ; membre de l’Internationale ; membre de la Garde nationale ; participa aux soulèvements du 31 octobre 1870 et du 22 janvier 1871 ; membre de la Commune ; membre de la Commission des Subsistances et de celle de la Justice (21 avril) ; Commissaire civil auprès du général Dombrowski (16 mai) ; vota pour la création du Comité de Salut public ; pendant la Semainesanglante, il combattra sur les barricades ; parviendra à se réfugier en Suisse ; sera condamné à mort par contumace.

3 Jean Mathieu (1845-?): manouvrier ; communard ; commandant au château de la Muette, sous les ordres de Dombrowski, qui le nomma colonel (14 mai) ; se réfugiera en Belgique ; sera condamné par contumace à la déportation dans une enceinte fortifiée.

4 Laporte (?-?): communard ; colonel ; sembla tremper dans des conspirations versaillaises ; relâché sur ordre de Delescluze ; parviendra à s’enfuir. (voir l’article: Trahison avortée)

5 Commission de la Guerre

6 Louis Bologne (1823-?): libraire ; blanquiste ; membre de l’Internationale ; communard ; lieutenant à l’état-major de Bergeret ; se réfugiera à Pise ; sera condamné par contumace à la déportation dans une enceinte fortifiée.

7 Ferdinand Gambon (1820-1887): avocat ; magistrat ; républicain ; démocrate-socialiste ; député de la Montagne en 1848 ; député à l’Assemblée de 1871 ; donna sa démission ; membre de la Commune ; membre de la Commission de la Justice ; refusa le poste de Procureur de la Commune ; membre du Comité de salut public ; membre de l’Internationale durant son exil en Suisse, il s’orientera vers un courant anarchisant ; condamné à mort par contumace.

8 Charles Delescluze (1809-1871): d’extraction bourgeoise, journaliste, républicain de 1830 et de 1848, plusieurs fois condamné, exilé, emprisonné, il fut notamment déporté à l’île du Diable sous le Second Empire. Il en revint la santé ruinée mais toujours aussi combatif contre le régime impérial, espérant l’émancipation des travailleurs par des réformes pacifiques (“Le bien n’est possible que par l’alliance du peuple et de la bourgeoisie.”, 27 janvier 1870). Le 8 février 1871, il fut élu par les parisiens à l’Assemblée nationale, dont il démissionna après son élection à la Commune. Il siégea à la Commission des Relations extérieures, puis à la Commission exécutive, et à la Commission de la Guerre. Membre du Comité de salut public, il remplaça Rossel comme délégué civil à la Guerre. Après l’entrée des Versaillais dans Paris, il appellera, le 24 mai, les habitants au combat: “Place au peuple, aux combattants aux bras nus! L’heure de la guerre révolutionnaire a sonné.” Malade, désespéré, il trouvera une mort volontaire le 25 mai, sur la barricade du Château-d’Eau.

9 Auguste Viard (1836-1892): courtier de commerce et marchand de couleurs ; membre du Comité central de la Garde nationale ; membre de la Commune ; délégué aux Subsistances ; membre de la Commission exécutive ; vota pour la création du Comité de salut public ; se réfugiera en Suisse ; sera condamné à mort par contumace ; il passera du blanquisme à l’anarchisme.

10 Augustin Avrial (1840-1904): ouvrier mécanicien, membre de l’Internationale et de la Commune ; membre de la Commission du Travail et de l’Échange (29 mars), de la Commission exécutive(10 avril), puis de la Commission de la Guerre (21 avril) ; fait partie de la minorité opposée au Comité de salut public ; au cours de la Semaine sanglante, il se distinguera à la défense des barricades, notamment au Château-d’Eau ; il se réfugiera à Londres.

Source: Lire l'article complet de Guerre de Classe

À propos de l'auteur Guerre de Classe

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