Les leçons à tirer de la pandémie demeurent insaisissables

Les leçons à tirer de la pandémie demeurent insaisissables

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Qu’est-ce qui a causé la pandémie de COVID-19 ? Qu’adviendra-t-il de nos habitudes de vie à la fin de celle-ci ? L’économie empruntera-t-elle une avenue protectionniste ? Une « démondialisation » est-elle envisageable ? Le télétravail deviendra-t-il la norme ? Voilà toute une série de questions que nous nous posions au début de la pandémie, alors que nous réfléchissions collectivement à notre avenir. Or, elles semblent dernièrement avoir été occultées, notamment par les manchettes quotidiennes concernant la vaccination. Certes, si le vaccin représente indubitablement la majeure partie de la solution, il n’est certainement pas une panacée.

Les enseignements de Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) sur l’histoire nous permettent de mettre en perspective la crise actuelle et de recentrer notre attention sur ses enjeux sous-jacents. Au début du XIXe siècle, Hegel, dont nous célébrions tout récemment le 250e anniversaire de naissance, formule une mise en garde contre l’illusion d’une valeur intrinsèquement pédagogique de l’histoire : « ce qu’enseignent l’expérience et l’histoire, c’est que peuples et gouvernements n’ont jamais rien appris de l’histoire et n’ont jamais agi suivant des maximes qu’on en aurait pu tirer » (Leçons sur la philosophie de l’histoire, 1822).

Si cette affirmation semble radicale, elle soulève à tout le moins des questions intéressantes, dont celle-ci d’un point de vue strictement philosophique : comment se fait-il qu’après la peste de 1347, le choléra de 1850 ou encore la grippe espagnole de 1919, une pandémie des temps modernes soit si paralysante pour l’humanité ? Hegel répondrait probablement que chaque époque et chaque société qui la domine sont si complexes et singulières qu’aucune loi universelle ne peut s’en dégager, sinon que rétrospectivement. Cela dit, d’où vient cette mise en garde et comment peut-on s’en affranchir ?

La phénoménologie de l’esprit

Figure de proue du courant philosophique de l’idéalisme allemand, Hegel fut un penseur révolutionnaire. Empreint d’originalité, il a bâti un système philosophique permettant d’observer le monde à travers une perspective à la fois universelle et particulière.

La pierre angulaire de ce système nous est présentée dans toute sa splendeur dans La phénoménologie de l’esprit, essai paru en 1807. Résumé simplement, le philosophe propose dans cet ouvrage l’expérience de développement d’une conscience indépendante (« conscience sensible ») à travers ses différents stades évolutifs. Partant d’un état d’inanité et d’inconscience d’elle-même, cette dernière se déploie au fil de son rapport au monde, alors que le philosophe, en tant qu’« observateur », décrit son cheminement. Or, ce que le lecteur observe à son tour n’est autre qu’un constant décalage entre les représentations que se fait la conscience sensible du monde et le portrait plus « objectif » qu’en dresse l’observateur. Au final, ce n’est qu’en confrontant cette inadéquation que se façonne graduellement l’essence de la conscience sensible. Autrement dit, l’effort de réconciliation perpétuel entre le « pour soi » (le monde tel qu’il apparaît) et l’« en soi » (le monde tel qu’il est) stimule le progrès en tant que science.

D’un point de vue plus pratique, Hegel prétend donc qu’il n’y a que le va-et-vient d’une idée qui peut être saisi et non son essence au moment même où elle apparaît. Par exemple, les multiples statistiques qui nous sont présentées lors des points de presse des gouvernements ne sont en elles-mêmes d’aucune réelle utilité pour tirer des conclusions sur la pandémie. Plutôt, elles gagnent en pertinence au fur et à mesure que la crise évolue et leur contextualisation passée permet de formuler des hypothèses sensées sur le développement du virus. Ultimement, ce n’est qu’une fois la pandémie terminée que nos interprétations auront acquis une valeur vraisemblable. Bref, rappelons-nous à quel point les autorités étaient au départ « contre » le port du masque et comment leur opinion a pu changer.

Le Geist

Sommes-nous donc condamnés à un monde insaisissable ? Hélas, non. Bien au contraire, Hegel nous apprend que ce perpétuel mouvement des idées insaisissables en elles-mêmes est intelligible à travers un exercice intellectuel contradictoire, c’est-à-dire la dialectique. Cette dernière s’effectue en trois étapes : thèse, antithèse et synthèse ou, en d’autres mots, l’action triptyque par laquelle le sujet pose, le sujet nie et le sujet nie la négation pour réconcilier les deux premiers moments.

En outre, ce qui rend la gymnastique de la dialectique hégélienne d’autant plus intéressante est qu’elle ne se limite pas seulement au déploiement de la conscience « sensible », mais s’applique également à la progression de la conscience collective à travers l’histoire, que le philosophe désigne par le Geist, soit la manifestation de l’esprit d’une société par le truchement de sa culture, de ses arts, de sa religion, de ses lois, de sa politique, de ses institutions, etc. Dans cette optique, la proposition philosophique audacieuse de Hegel est d’insister pour que nous considérions l’histoire comme la manifestation d’une tension paradoxale entre les événements qui la propulse à travers ces trois étapes intrinsèques de la pensée.

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C’est donc dire que Hegel ne considère pas l’histoire comme une suite d’événements purement contingents. Plutôt, il estime que l’histoire chemine rationnellement dans le temps vers un but déterminé : la liberté. Autrement dit, ce qui caractériserait le Geist est l’aboutissement de notre liberté par l’accomplissement collectif de nos responsabilités à l’égard de la société, d’où émerge l’idée abstraite voulant que l’histoire se projette rationnellement vers la liberté en progressant dialectiquement d’extrême en extrême (thèse, antithèse) avant d’aboutir à un équilibre (synthèse). Or, et l’on ne pourrait assez insister sur ce point, la synthèse n’est pas à concevoir comme un moment « supérieur » (moralement, scientifiquement, etc.) aux deux moments précédents, mais comme une simple réaction face à ceux-ci. Par exemple, la période des Lumières fit l’apologie suprême de la raison, jusqu’à ce que l’on prenne compte de son caractère réducteur de la nature humaine. En réponse à ce manque, le romantisme s’imposa comme le triomphe des émotions, ce qui entraîna quant à lui son lot d’excès. Enfin, cette tension ouvrit la voie au mouvement réaliste, qui avait pour objectif la représentation fidèle de la réalité, dépourvue de toute forme d’idéalisation.

La rétrospective

Appréhender l’histoire dialectiquement soulève une considération importante. Effectivement, comme expliqué précédemment, les idées cheminent en décalage avec leurs effets. Conséquemment, le fil conducteur rationnel de l’histoire qu’elles tissent ne peut être compris que rétrospectivement. D’ailleurs, c’est ce qui explique la métaphore de Hegel dans Les principes de la philosophie du droit (1820) : « Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son vol. » Ce qu’il tente encore une fois ici d’illustrer, c’est que la philosophie ne peut jamais vraiment épingler précisément, dans un moment particulier, le réel.

En ce sens, les décisions des nombreux gouvernements de décréter des mesures sanitaires sont inévitablement empreintes d’intuition, ce qui fait en sorte que nous avons encore aujourd’hui besoin de temps pour évaluer leurs effets concrètement. Pour parler en termes dialectiques, ce n’est qu’en saisissant rétrospectivement la synthèse que nous pouvons tenter de comprendre la thèse et l’antithèse.

Cela étant dit, appliquer la dialectique hégélienne peut s’avérer ardu pour plusieurs raisons. Entre autres, il existe toujours cette impossibilité de déterminer précisément l’étape de l’histoire dans laquelle nous nous trouvons (thèse, antithèse, synthèse), individuellement ou en tant que Geist, et donc d’agir conformément à des maximes qu’on aurait autrement pu en tirer. Toutefois, ces enseignements ne devraient en aucun cas nous empêcher de poser des jugements sur les décisions des autorités gouvernementales ou encore nous immobiliser dans un relativisme complaisant. Au lieu de cela, Hegel nous invite à dépasser ces contradictions (Aufhebung) en nous posant de meilleures questions tout en demeurant pleinement conscients des limitations.

En effet, au cœur de l’incertitude, la vision hégélienne de l’histoire peut certainement nous aider à faire des choix plus éclairés en tant qu’individus et en tant que société, parce qu’elle offre une autre perspective à nos réflexes d’évaluation et d’interprétation des changements. Lorsque plongé dans une perspective trop particulière, on oublie facilement le contexte qui l’habite. En revanche, une perspective trop globale nous abstrait des circonstances. Cependant, malgré la difficulté de cerner le fruit du dialogue entre l’universel et le particulier, les leçons de l’histoire ne devraient pas pour autant échapper à notre entendement. Au contraire, et c’est ce que nous lègue la philosophie de l’histoire de Hegel, il suffit d’approfondir nos réflexions en étant plus attentifs à ce dialogue pour parfaire nos intuitions et, de ce fait, vivre davantage en symbiose avec notre époque. Ainsi, voir en cette pandémie l’occasion de tirer des maximes générales selon lesquelles nos sociétés en sortiraient profondément changées serait un leurre. Persistons plutôt dans la remise en question collective de nos habitudes de vie, abstraction faite du vaccin tant attendu.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.

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À propos de l'auteur Le Devoir

Le Devoir a été fondé le 10 janvier 1910 par le journaliste et homme politique Henri Bourassa. Le fondateur avait souhaité que son journal demeure totalement indépendant et qu’il ne puisse être vendu à aucun groupe, ce qui est toujours le cas cent ans plus tard. De journal de combat à sa création, Le Devoir a évolué vers la formule du journal d’information dans la tradition nord-américaine. Il s’engage à défendre les idées et les causes qui assureront l’avancement politique, économique, culturel et social de la société québécoise. www.ledevoir.com

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