La guérison devra attendre

La guérison devra attendre
Le cauchemar est terminé. L’intronisation de Joseph Robinette Biden à la tête du gouvernement américain signe la fin de Donald Trump. En principe, du moins. Dans les faits, on soupçonne que se défaire des politiques des quatre dernières années ne suffira pas à « la guérison » tant promise par M. Biden. À l’heure où l’on se parle, à quelques jours d’une insurrection aussi loufoque que démoralisante, il faudra plus que le retour des bonnes manières et le respect des procédures pour guérir l’Amérique.

Pour Trump lui-même, c’est effectivement terminé. L’invasion barbare du Capitole aura été la grossière indécence de trop. Ni lui ni aucun des membres de sa famille n’ont désormais un avenir politique. Seulement, le cancer qui ronge les États-Unis ne se résume pas au personnage infect qu’est Donald Trump ni même aux shamans complotistes et Proud Boys de ce monde. Le cancer est plus généralisé. Le grand guignol qui s’est déroulé le 6 janvier nous met d’ailleurs la puce à l’oreille : la participation de certains élus républicains à la fronde, de militaires, d’ex-policiers, d’un nageur olympique, l’indolence des forces de l’ordre devant l’émeute appréhendée sont autant de signes d’un malaise répandu. Sans parler des 147 représentants républicains qui, même après le saccage, ont refusé de reconnaître Joe Biden comme président désigné.

Aussi farfelu que cela puisse paraître, l’idée que l’élection du 3 novembre ait été « volée » n’est pas qu’une obsession de Trump ou de ses partisans d’extrême droite. Selon un sondage récent, 37 % des Américains, dont 73 % des électeurs républicains, sont convaincus d’une telle fraude. L’idée que la violence pour des raisons politiques peut par moments « se justifier » est également à la hausse : 20 % de l’électorat y adhère, deux fois plus qu’il y a quatre ans. N’en déplaise à Joe Biden et à sa mission de réconciliation, le problème n’est pas uniquement un problème de partisanerie, de points de vue divergents, mais d’un détournementdu processus démocratique lui-même. Les Américains ne s’entendent plus sur les fondements mêmes de leur démocratie.

Selon les auteurs de This Is How Democracies Die, il y a longtemps que l’accommodement de points de vue contraires, la pierre de touche du processus démocratique — « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez l’exprimer » — est malmené aux É.-U. La chasse aux sorcières du sénateur anticommuniste Joseph McCarthy, l’aversion irrationnelle de Richard Nixon pour ses adversaires politiques et pour les médias, l’approche va-t-en-guerre du leader républicain Newt Gingrich ont toutes miné l’esprit de tolérance nécessaire à la politique. Il y a une ligne directe entre ces exemples de démonisation de l’adversaire et les cris de guerre entendus tout le long du mandat de Trump (Lock her up ! Hang Pence !).

Mais le chaos qui perdure aujourd’hui aux États-Unis est plus profond encore. D’abord, la prise du Capitole par des hommes blancs en furie voulant « reprendre leur pays » n’est pas une scène étrangère à l’histoire américaine. Le même théâtre s’est déroulé à Wilmington en Caroline du Nord en 1898, renversant le gouvernement municipal qui venait d’élire des Noirs pour la première fois. La guerre civile avait mis fin, théoriquement, à l’esclavage et à l’infériorisation de la population africaine-américaine, mais, dans les faits, une bonne partie de la population blanche voyait ce nouveau partage des droits comme une trahison du pacte initial de la nation. Après tout, la Constitution de 1787 ne prévoyait ni la fin de l’esclavage ni le suffrage universel. La démocratie était conçue alors comme un gentleman’s club composé d’hommes blancs éduqués, propriétaires terriens, seuls capables de voir au bon fonctionnement du pays.

Comme l’explique Adam Serwer dans The Atlantic, cette vision originelle, élitiste de l’Amérique était à l’œuvre également le 6 janvier. « Ce qui est arrivé […] n’est pas seulement une attaque à la démocratie. C’est un assaut contre la démocratie multiraciale, un ajout encore très récent dans l’histoire américaine », dit-il. Cette démocratie-là est née il y a seulement 55 ans, au moment du Voting Rights Act (1965) garantissant le droit de vote à tous les Américains sans égard à la couleur de leur peau. Or, voici qu’à nouveau, des « patriotes », hommes blancs pour la plupart, se sont élevés pour dénoncer ce « vol » de leur pays, cette trahison de ce qui, selon eux, leur revient de droit et ce que leur président n’a eu de cesse (Make America Great Again) de leur promettre.

L’aberration qu’est Donald Trump n’a été rendue possible, rappelons-le, que par l’anomalie qu’a été Barack Obama avant lui. On a corrigé l’inimaginable, l’élection d’un président noir, par un autre inimaginable, l’élection d’un businessman raciste, sexiste et véreux. Dr. Jekyll et Mr. Hyde. Deux versions opposées de l’Amérique, chacune avec son histoire (une plus ancienne, l’autre plusrécente) et son électorat, se dévisagent aujourd’hui sous le ciel lourd d’une intronisation sans joie ni fanfare.

Il faudra plus que du doigté au nouveau président pour réconcilier l’irréconciliable.

fpelletier@ledevoir.com

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