SOTT FOCUS: La psychopathie et les origines du totalitarisme

SOTT FOCUS: La psychopathie et les origines du totalitarisme

Nombreuses sont les plus grandes horreurs de l’histoire de l’humanité à ne devoir leur apparition qu’à l’établissement et à l’application sociale d’une fausse réalité. Nous pouvons — avec reconnaissance envers le philosophe catholique Josef Pieper pour le terme et l’idée de son important essai de 1970 Abus de langage, abus de pouvoir — qualifier ces réalités alternatives de pseudo-réalités idéologiques.

© Inconnu

Note du traducteur : James Lindsay, co-auteur avec Helen Pluckrose de Cynical Theories [« Théories cyniques », non traduit en français], semble avoir lu la Ponérologie politique d’Andrew Lobaczewski. Lindsay est, selon nous, l’un des premiers universitaires de renom à l’avoir fait et à avoir écrit quelque chose de substantiel à ce sujet (sans toutefois citer l’ouvrage en question, malheureusement). Compte tenu de sa formation en théorie critique, il est le candidat idéal pour accomplir cette mission, et sa manière de traiter de ce sujet présenté ici mérite d’être lue. Nous avons ajouté quelques commentaires qui mettent en corrélation certaines de ses idées avec la terminologie utilisée dans les travaux de Lobaczewski.

Les pseudo-réalités, par définition fausses et irréelles, engendreront toujours la tragédie et le Mal à une échelle au moins proportionnelle à la portée de leur emprise sur le pouvoir — ce qui constitue leur principal intérêt — que ce soit d’un point de vue social, culturel, économique, politique ou (surtout) une combinaison de plusieurs ou de tous ces éléments. Ces pseudo-réalités sont, lorsqu’elles surgissent et prennent racine, à ce point importantes pour le développement et les tragédies des sociétés qu’il est utile de souligner leurs caractéristiques et leur structure de base afin de pouvoir les identifier et leur opposer une résistance adéquate avant qu’elles ne débouchent sur des calamités sociopolitiques — qui peuvent aller jusqu’à la guerre, en passant par le génocide et même l’effondrement de la civilisation, toutes ces possibilités étant à même de provoquer la mort de millions de personnes et la ruine de millions d’autres dans la vaine poursuite d’une fiction pour laquelle ses adeptes sont, ou sont amenés à être, suffisamment intolérants.

La nature des pseudo-réalités

Les pseudo-réalités sont, en termes simples, de fausses constructions de la réalité. Il est évident, espérons-le, que parmi les caractéristiques des pseudo-réalités figure le fait qu’elles doivent présenter une compréhension plausible mais délibérément erronée de la réalité. Il s’agit de « réalités » sectaires au sens où elles reflètent la façon dont les membres des sectes vivent et interprètent le monde — tant social que matériel — qui les entoure. Nous devons considérer de prime abord que ces interprétations délibérément erronées de la réalité remplissent deux fonctions connexes. Premièrement, elles sont destinées à modeler le monde pour qu’il puisse accueillir une petite partie des personnes qui souffrent de limitations pathologiques quant à leurs aptitudes à faire face à la réalité telle qu’elle est. Deuxièmement, elles sont conçues pour remplacer avec force toutes les autres analyses et motivations, qui seront tordues jusqu’à déformation par et au profit de ces individus essentiellement ou fonctionnellement psychopathes aussi longtemps que leur règne pseudo-réel pourra durer.

Les pseudo-réalités sont toujours des fictions sociales, ce qui, à la lumière de ce qui précède, signifie des fictions politiques. C’est-à-dire qu’elles sont entretenues non pas parce qu’elles sont vraies, au sens où elles correspondent à la réalité, qu’elle soit matérielle ou humaine, mais parce qu’une quantité suffisante de personnes au sein de la société visée les croient ou refusent de les contester. Cela implique que les pseudo-réalités sont avant tout des phénomènes linguistiques, et lorsqu’il existe quelque part des distorsions linguistiques qui, par nature, confèrent du pouvoir à ceux qui les utilisent, il est probable qu’elles soient là pour créer et soutenir une pseudo-réalité. Cela signifie également que pour les maintenir en place, ces distorsions nécessitent de l’autorité, de la coercition, de la manipulation et éventuellement de la violence. Elles constituent par conséquent le terrain de jeu privilégié des psychopathes, et sont facilitées au sein même de la société visée autant par la lâcheté de certains individus que par ceux qui les justifient. Plus important encore, les pseudo-réalités ne tentent pas de décrire la réalité telle qu’elle est, mais plutôt telle qu’elle « devrait être », telle qu’elle est déterminée par la fraction relativement faible de la population qui ne peut supporter d’y vivre à moins qu’elle ne soit déformée pour favoriser leurs propres psychopathologies, qui seront alors projetées sur leurs ennemis, autrement dit sur toutes les personnes normales.

Les personnes normales n’acceptent pas la pseudo-réalité et interprètent la réalité avec plus ou moins de précision, ce qui les rend sujets aux habituels préjugés et limites de la perspective humaine. Leur heuristique commune repose sur le bon sens, même si des variantes bien plus subtiles existent dans les sciences non corrompues. En réalité, ces deux aspects servent le pouvoir, mais au sein des pseudo-réalités, c’est l’inverse. Dans une pseudo-réalité, le bon sens est dénigré comme un préjugé ou une sorte de fausse conscience, et la science est remplacée par un scientisme qui est en soi un outil de pouvoir. Malgré tous ses défauts et les failles de sa philosophie (qui permettent une pseudo-réalité idéologique), Michel Foucault nous a, de manière assez convaincante, mis en garde contre ces abus, notamment lorsqu’ils se parent d’attributs tels que le « biopouvoir » et la « biopolitique ». Ces accusations de préjugés et de fausse conscience sont, bien sûr, des projections d’individus idéologiquement pseudo-réalistes qui, par la seule force de la rhétorique, transforment tout ce qui, de façon inhérente, constitue une limite au pouvoir pour en faire des outils de pouvoir, ce qui leur permet donc précisément de se libérer de ces limites. En dépit des informations qu’il a fournies, Foucault a également proféré ces mêmes accusations de préjugés et de fausse conscience.

Note du traducteur : Lobaczewski définit le bon sens comme la « vision naturelle du monde ». Et si la science peut l’affiner, cela ne sert pas à grand-chose sans une science de la chose même dont il est question : le Mal politique dans toutes ses manifestations. C’est la raison pour laquelle la Ponérologie politique est si importante. Tout comme l’est cette contribution de Lindsay. On ne peut pas guérir ou prévenir ce que l’on ne comprend pas.

Par ailleurs, à travers le concept de biopolitique, Michel Foucault annonçait dès les années soixante-dix ce qui est aujourd’hui devenue une évidence : la « vie » et le « vivant » sont les enjeux des nouvelles luttes politiques et des nouvelles stratégies économiques. Une nouvelle cartographie des biopouvoirs est dessinée par les biotechnologies et la mise au travail des forces de la vie depuis que le génome a été breveté et que des IA ont été développées. Michel Foucault a aussi montré que l’« entrée de la vie dans l’histoire » correspond à l’essor du capitalisme global. Les dispositifs de pouvoir et de savoir prennent en effet en compte depuis le XVIIIe siècle les « processus de la vie » et la possibilité de les contrôler et de les modifier :

« L’homme occidental apprend peu à peu ce que c’est d’être une espèce vivante dans un monde vivant, d’avoir un corps, des conditions d’existence, des probabilités de vie, une santé individuelle et collective, des forces qu’on peut modifier […] L’homme pendant des millénaires est resté ce qu’il était pour Aristote : un animal vivant et, de plus, capable d’une existence politique; l’homme moderne est un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question. »
~ Michel Foucault, La volonté de savoir, pp. 187 & 188

Il est nécessaire de souligner que les personnes qui acceptent comme « réelles » des pseudo-réalités ne sont plus des personnes normales. Se faisant, plus elles s’imprègnent de cette vision illusoire, plus elles manifestent de façon inévitable une psychopathie fonctionnelle grandissante et deviennent dès lors de moins en moins normales. Il est important de noter que les personnes normales échouent immanquablement et de façon inévitable à percevoir cette reprogrammation chez leurs semblables. En percevant comme normales des personnes qui ne le sont pas, les personnes normales se méprendront sérieusement sur les motivations des individus idéologiquement pseudo-réalistes — à savoir le pouvoir total et le déploiement universel de leur propre idéologie pour amener tous les autres à vivre dans une pseudo-réalité favorisant leurs pathologies — et ce, généralement jusqu’à ce qu’il soit beaucoup trop tard.

Note du traducteur : Lobaczewski soutient que seul un pourcentage limité de la population a subi cette transformation apparente de la personnalité au point d’être considérée comme « psychopathe fonctionnel ». En Pologne, durant la vie de Lobaczewski, ce pourcentage était de 6 %, et les plus vulnérables étaient ceux qui présentaient des déformations de la personnalité pré-existantes — celles qui incluent les troubles de la personnalité et les retards mentaux de l’Axe II et des manifestations subcliniques connexes de ceux-ci (ainsi que certains types de dommages cérébraux avec pour conséquence des changements de personnalité).

Les classifications des maladies mentales sont définis dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-IV) en cinq Axes. Ce manuel est utilisé par les psychiatres pour diagnostiquer les maladies mentales, et à chaque nouvelle édition, il inclut des dizaines de nouvelles maladies. La dernière version de ce manuel porte le nom de DSM-V. Claire Séverac, grande complice de Sylvie Simon avec qui elle avait écrit La coupe est pleine. Nos enfants sont plus précieux que le CAC 40, notait ce qui suit en 2015 :

« Les nouvelles maladies mentales identifiées par le DSM-IV incluent l’arrogance, le narcissisme, la créativité supérieure à la moyenne, le cynisme, et le comportement antisocial. Ce que nous appelions autrefois des traits de personnalité sont désormais des maladies mentales. Et il existe des traitements. »

Voir nos articles :

En raison de cet échec de perspective, de nombreuses personnes normales particulièrement réceptives sur le plan épistémique et moral réinterpréteront, selon la logique et la morale habituelles qui guident notre pensée, les prétentions de la pseudo-réalité en quelque chose qui sera en réalité plausible, et cette réinterprétation fonctionnera au profit des pseudo-réalistes qui les ont pris au piège. Ce genre de personnes, celles qui se tiennent entre le monde réel et le monde pseudo-réel, sont des idiots utiles à l’idéologie des psychopathes en recherche de toujours plus de pouvoir, et leur rôle est de générer au profit de ces pseudo-réalistes une quantité importante d’occultation épistémique et éthique. Ce processus constitue la clé du succès, de la diffusion et de l’acceptation des pseudo-réalités, parce que sans lui, très peu de personnes — en dehors des quelques personnes souffrant de troubles psychologiques, émotionnels ou spirituels — accepteraient une pseudo-réalité comme s’il s’agissait d’une caractérisation supérieure de ce qui est authentique. Il est clair que plus le récit de la pseudo-réalité proposé est vraisemblable, plus cet effet sera fort et plus les idéologues qui y croient pourront acquérir du pouvoir.

Note du traducteur : Lobaczewski appelle cette réinterprétation « correction critique ». Les gens normaux ne pensent pas comme des psychopathes ou des schizophrènes, donc lorsqu’ils sont confrontés à leurs idées, ils les interprètent naturellement en termes de catégories normales, ce qui fonctionne dans une certaine mesure, mais permet surtout à la pathologie de ne pas être identifiée et de pouvoir continuer librement à exercer son œuvre.

Dans leurs descriptions déformées de la réalité, les pseudo-réalités peuvent comporter n’importe quel degré de vraisemblance, et peuvent donc recruter un nombre différent d’adhérents. On dit souvent qu’elles ne sont accessibles qu’en appliquant une « lentille théorique », en éveillant une « conscience » spécialisée, ou au moyen d’une forme de foi pathologique. Que ce soit par « lentille », « conscience » ou « foi », ces constructions intellectuelles n’existent que pour accroître la vraisemblance de la pseudo-réalité, pour amener contre leur gré les individus à y participer et pour distinguer ceux qui « peuvent voir », « sont éveillés » ou « pensent », de ceux qui ne le peuvent pas ou — comme toujours en fin de compte — ne le feront pas. Autrement dit, elles sont un prétexte pour signifier à celles qui évoluent dans la réalité et non dans la pseudo-réalité qu’elles ne regardent pas correctement la « réalité », c’est-à-dire en fait, la pseudo-réalité. Ce qui sera typiquement caractérisé comme une sorte d’ignorance délibérée de la pseudo-réalité, et paradoxalement décrit ensuite comme entretenue de manière inconsciente. Remarquez que cela fait peser le fardeau de la responsabilité épistémique et morale sur la personne qui évolue dans la réalité, et non sur celle qui prétend remplacer la réalité par une pseudo-réalité absurde. Il s’agit là d’une manipulation clé opérationnelle des pseudo-réalistes qu’il est essentiel de comprendre. La capacité à reconnaître ce phénomène lorsqu’il se produit et à y résister équivaut, mis à l’échelle, à la vie et à la mort des civilisations.

Conformer sa vie à une pseudo-réalité suppose un manque de capacité ou de volonté à la remettre en question, à en douter et à la rejeter, elle et ses présupposés et prémisses fondamentaux. Par conséquent, les systèmes « logiques » et « moraux » qui opèrent au sein de la pseudo-réalité chercheront toujours à produire cette déficience partout où ils le pourront, et les attaques pseudo-réalistes réussies feront évoluer ces caractéristiques défaillantes à la manière d’un virus social jusqu’à ce que leur efficacité soit très élevée. Cette déficience est souvent le résultat direct d’une maladie mentale, généralement la paranoïa, la schizoïdie, l’anxiété ou la psychopathie, toutefois, le maintien et la production de ces états chez les personnes déjà intrinsèquement déficientes et chez les personnes normales sont fortement encouragés par la fausse « logique » et la fausse « morale » de la pseudo-réalité idéologique. C’est-à-dire que les méthodes et les moyens appliqués au service d’une pseudo-réalité vont créer et manipuler les faiblesses psychologiques des individus pour les amener à nourrir un mensonge destructeur. En supposant qu’elle ne dispose pas de la capacité à repérer ces contrefaçons à un stade précoce, plus une communauté sera bienveillante, tolérante et charitable, plus ses membres auront tendance à être exposés à ces manipulations.

Les pseudo-réalités et le Pouvoir

Le but ultime de la création d’une pseudo-réalité est le Pouvoir, que la pseudo-réalité artificielle concède de nombreuses façons. Bien que ces moyens soient nombreux, il convient d’en citer quelques-uns.

Premièrement, la pseudo-réalité est toujours structurée de manière à avantager ceux qui l’acceptent plutôt que ceux qui ne l’acceptent pas, souvent en appliquant ouvertement deux poids deux mesures et en recourant à des pièges moraux et linguistiques. À cet égard, la pratique du deux poids deux mesures favorisera toujours ceux qui acceptent la pseudo-réalité comme une réalité et défavorisera toujours ceux qui recherchent la vérité. Une pseudo-réalité idéologique doit supplanter la réalité au sein d’une population suffisamment nombreuse pour s’accorder le pouvoir de parvenir à ses fins. Les pièges linguistiques utiliseront souvent des doubles sens stratégiques pour certains mots, souvent par une redéfinition essentielle à la réalisation des objectifs poursuivis (une redéfinition propre à créer une argumentation fallacieuse), ils poseront une question de manière à ce que ladite population soit forcée pour y répondre de participer à la pseudo-réalité (souvent par des pièges dialectiques de type Aufhebung, c’est-à-dire hégéliens), ou ils commenceront par une hypothèse de culpabilité et exigeront une preuve d’innocence telle que le déni ou la résistance seront considérés comme des preuves de la culpabilité d’un crime moral quelconque perpétré à l’encontre du système moral qui sert la pseudo-réalité (un piège kafkaïen). Les demandes seront formulées avec suffisamment d’imprécision pour prévenir toute tentative propre à affirmer qu’elles ont été satisfaites et pour que la responsabilité de l’échec soit toujours imputée aux ennemis de l’idéologie qui les auront « mal comprises » et les auront donc mal appliquées.

Note du traducteur : Dans le cadre du Covid-19, la phrase qui précède semble en tous points correspondre à l’accusation qui est faite aux français de ne pas comprendre ce que le gouvernement épaulé par les médias se donnent la peine de leur expliquer et qu’il faut donc être avec eux plus « pédagogiques », parce que de toute façon, « c’est de leur faute » si on échoue à « maîtriser la pandémie ». Ou autrement dit, nous faire croire que le Mal vient des autres

Par ailleurs, et pour être précis, le terme argumentation fallacieuse mentionnée dans le paragraphe précédent est dans le texte original écrit ainsi « motte and bailey ». L’expression « motte and bailey » est un dérivé de « motte and bailey castle », connu en français sous le terme de « motte castrale » ou « motte féodale », un type particulier de fortification de terre largement répandu en Europe au Moyen-Âge avant d’être supplanté par les châteaux-forts. On pourrait traduire motte par « monticule de terre » qui est lui-même surmonté d’une « tour », le bailey, le tout étant entouré d’un fossé et d’une palissade.

Il s’agit d’une expression qui n’a pas d’équivalent en français, mais dont voici la signification exacte : il s’agit d’une forme d’argumentation et de sophisme informel où un argumentateur confond deux positions qui partagent des similitudes, l’une modeste et facile à défendre (le monticule de terre) et l’autre beaucoup plus controversée (la tour). L’argumentateur fait valoir la position controversée, mais lorsqu’il est contesté, il insiste sur le fait qu’il ne fait que défendre la position la plus modeste. En se repliant sur le monticule de terre, l’argumentateur peut prétendre que la tour n’a pas été réfuté (parce que le critique a refusé d’attaquer le monticule de terre) ou que le critique est déraisonnable (en assimilant une attaque contre la tour à une attaque contre le monticule de terre). Un exemple donné par Shackel porte sur la déclaration suivante : « la moralité est socialement construite ». Dans cet exemple, le monticule de terre est que nos croyances sur le bien et le mal sont socialement construites, tandis que la tour est qu’il n’y a pas de bien et de mal. Source

Deuxièmement, l’argumentation même de la pseudo-réalité démoralise [même inconsciemment – NdT] tous ceux qui sont poussés à s’y associer par le simple fait qu’elle constitue un mensonge qui doit être considéré comme une vérité. Nous ne devrions jamais sous-estimer l’affaiblissement et les dommages psychologiques que provoque le fait d’être forcé à considérer comme vraie une chose qui ne l’est pas, d’autant que l’effet est amplifié lorsque ce qui est faux l’est de façon évidente. En dépit du fait que le pouvoir démoralisant est renforcé par l’aspect évident de la distorsion pseudo-réelle, la pseudo-réalité n’est pseudo-réelle que lorsque, d’une part, la distorsion n’est pas immédiatement et totalement transparente et, d’autre part, lorsqu’elle atteint un seuil suffisamment large d’acceptation sociale pour devenir une pseudo-vérité socialement construite [mais artificielle – NdT]. Toutefois, que la distorsion soit apparente ou pas, le problème qu’elle pose est des plus démoralisant pour ceux qui la voient pour ce qu’elle est, dans la mesure où rendre les distorsions d’une pseudo-réalité apparentes à ceux qui ne les voient pas déjà s’avère toujours extrêmement fastidieux et suscite une résistance vigoureuse non seulement de la part des adeptes mais aussi des idiots utiles.

Donc, troisièmement, en tirant abusivement profit des hypothèses émises par des personnes normales selon lesquelles des individus apparemment sérieux accordent de l’importance à la vérité, les idéologues de la pseudo-réalité réussissent à forcer une personne normale à vérifier certains aspects de leur pseudo-réalité allant même jusqu’à la nier tout en convainquant au passage ladite personne normale à rejoindre leur idéologie. C’est là tout l’intérêt du caractère pseudo-réel d’une pseudo-réalité, à savoir que plus elle est plausible plus son effet est renforcé. En d’autres termes, nombreuses sont les personnes normales qui échoueront à réaliser le caractère fallacieux de la pseudo-réalité parce qu’elles sont incapables de voir en deçà du cadre de normalité que les idéologues de la pseudo-réalité, dans leur grande bonté, imposent à tout le monde, que les personnes soient normales ou pas.

Cette dynamique nécessite d’être brièvement décrite. Les personnes normales ont tendance à ne pas admettre qu’une logique pervertie et une morale tordue sont utilisées pour soutenir une vision idéologique — celle de la pseudo-réalité — et que les prédispositions mentales [pathologiques – NdT] des individus qui la composent (ou qui en sont otages) ne sont pas normales. Certaines d’entre elles, en particulier celles qui sont très intelligentes sans pour autant l’être de façon exceptionnel, réinterprètent de façon ingénieuse les prétentions absurdes et dangereuses des adeptes de l’idéologie des pseudo-réalistes en quelque chose de rationnel et judicieux alors qu’elle n’est en fait ni l’un ni l’autre. Ce qui conduit nécessairement la pseudo-réalité à devenir plus acceptable qu’elle ne l’est en réalité et dissimule davantage les distorsions et l’inhérente volonté de pouvoir que les idéologues pseudo-réalistes manifestent. Toutes ces caractéristiques, et d’autres encore, profitent à l’idéologue qui, comme un Zarathoustra des temps modernes, appelle à l’existence une pseudo-réalité, et tout ceci lui confère un pouvoir auquel s’ajoute celui qu’il vole à chaque adepte de sa fiction sociale, que ce dernier le veuille ou pas.

Note sur l’idéologie

Puisque nous en venons à parler en termes d’idéologues, il est essentiel avant de poursuivre de clarifier le sens donné ici au mot « idéologie » ; il se rapproche plus de celui de l’« idéologie propre aux sectes » que du sens plus général du terme. Afin de ne pas confondre les approches générales permettant d’assimiler le réel par des contextualisations et compréhensions de la réalité avec celles qui ont cours dans le pseudo-réel et qui lui sont connexes, il est crucial de faire la distinction entre ces deux définitions.

Le libéralisme peut, par exemple, être interprété comme une idéologie, mais il ne serait pas qualifié d’idéologie sectaire parce qu’en dépit de ses éventuels défauts, il se subordonne à la vérité. (C’est d’ailleurs pour cette même raison associée à son hypothèse générale impropre sur la normalité de toutes les personnes, que les systèmes libéraux sont à ce point prédisposés à la pseudo-réalité idéologique qu’ils ont désespérément besoin d’en être protégés.) Le fait que le libéralisme se subordonne à une vérité extérieure, ou objective, est évident dès les premiers principes du libéralisme, qui prend naissance dans un contexte favorisant le rationalisme et le renvoi au plus haut degré d’objectivité pour toute situation qu’il cherche à comprendre ou à contester dans le but de la résoudre. Il s’inscrit également et de façon explicite dans le cadre des procédures régulières au service de ces objectifs-là, et nie explicitement tout raisonnement du type « la fin justifie les moyens ». En conséquence, il ne présente aucune des tendances psychopathiques qui se manifestent assez régulièrement dans le cadre d’idéologies qui dépendent de la production et du maintien d’une pseudo-réalité utile mais factice.

Pseudo-réalisme et utopisme des sectes

Si l’objet principal de cet article porte sur les pseudo-réalités idéologiques, l’exemple le plus tangible de pseudo-réalité n’est peut-être pas de nature idéologique ; c’est celui de la personne qui accepte le monde tragique qui est le sien comme étant le seul qui soit « vrai ». « Sa réalité » et « sa vérité » n’appartiennent à personne d’autre parce qu’il ne s’agit pas d’une personne normale, et il n’y a aucun doute à avoir là-dessus. Tout individu normal pourra immédiatement reconnaître la manifestation d’une psychopathologie et, si tout va bien, cette personne recevra un traitement plutôt que des encouragements à continuer. Si l’on pousse cet exemple un cran plus haut sur l’échelle sociale, on peut imaginer que notre personne délirante soit suffisamment charismatique et maligne d’un point de vue linguistique pour fonder une secte d’adeptes de sa pseudo-réalité. Si un culte n’est pas en soi forcément idéologique, il peut, sur la base d’un culte de la personnalité, par exemple, gravir sans efforts tous les échelons qui mènent à un mouvement sociopolitique mondial pseudo-réel qui perdurera pendant des décennies, voire des siècles (Hegel, par exemple, a écrit en 1807, Phénoménologie de l’esprit [qui fut son premier ouvrage – NdT]).

Seules deux propositions sont requises pour comprendre que le parcours d’une telle secte repose au départ sur une seule personne délirante entourée d’adeptes jusqu’à devenir un mouvement politique massif et dévastateur. La première est plus simple : des personnes par ailleurs saines d’un point de vue psychique, émotionnel et intellectuel peuvent être manipulées au point de développer des pathologies qui toucheront ces trois états. Autrement dit, un tel parcours n’est possible qu’en raison de la capacité des pseudo-réalistes à persuader les autres personnes que les présomptions qui sous-tendent leur construction pseudo-réelle offrent une lecture de la réalité qui est de qualité supérieure à celles des autres, ce qui de toute évidence se produit tout le temps. De nouvelles sectes voient régulièrement le jour et leur portée peut devenir considérable.

La seconde proposition porte sur le fait que les sectes peuvent non seulement devenir idéologiques, mais aussi et surtout utopiques. En outre, il s’agit d’une tendance dont la réitération est attestée, en particulier dans les situations où l’ensemble de l’ordre social dans lequel nous vivons tous est organisé selon une certaine simplification excessive qui revêt une vision glorieuse axée sur une finalité utopique — littéralement, « nulle part », dans le grec original (les utopies n’existent pas, il n’y a que des dystopies). Il est possible d’observer de façon fiable la manifestation de ce processus en examinant une très longue période de temps (souvent un millénaire), après laquelle tous les fléaux sociaux auront disparus, ce qui nécessite néanmoins qu’une révolution ait eu lieu avant. Ces pseudo-réalités sectaires sont extrêmement dangereuses et nous menacent, nous et nos civilisations, même [surtout – NdT] aujourd’hui.

La vision utopique dissimulée au cœur de toutes les idéologies (sectaires) permet de justifier les fondements et les moyens par lesquels une pseudo-réalité idéologique est conçue. Comparée à une utopie [qui par définition est] imaginée, une pseudo-réalité est une construction [artificielle] qui dénature la réalité concrète et elle réside à l’autre bout du spectre idéologique de la première. Elle est conçue pour forcer le plus grand nombre possible de personnes à vivre dans le rêve utopique des quelques-unes pour qui la réalité est moins supportable qu’une alternative fictive, qui sans une conformité quasi universelle ne peut être considérée comme vraie. En d’autres termes, une pseudo-réalité érigée au service d’une idéologie constitue une vision improbable de la société qui sera façonnée pour parfaitement convenir à quelques inadaptés intolérants, laquelle société s’en retrouvera ensuite complètement désorganisée. Ce qui signifie, comme nous le verrons plus loin, que les idéologies utopiques sont psychopathiques et procèdent d’une incapacité à habiter la réalité (à moins qu’elle ne subisse une cure radicale).

Ainsi, la construction d’une pseudo-réalité idéologique tend à se développer selon un processus inverse, en partant d’une société impossible à parfaire — aux yeux des quelques personnes atteintes de psychopathologies — et en inventant ensuite une vision alternative du monde dans lequel, de fait, nous vivons, comme une sorte de mythologie qui contient une explication pseudo-réelle des raisons pour lesquelles nous n’avons pas encore atteint Utopia, et de la manière dont nous pourrions y parvenir. Les détails sont minimes — notamment parce qu’aucun plan ne peut remplacer la réalité par la pseudo-réalité — et les idéologues insinueront qu’ils seront fournis au fur et à mesure. L’utopie pseudo-réelle sera donc produite à partir de la réalité par un processus que l’on décrit à juste titre comme étant en essence alchimique — chercher à fabriquer une chose à partir de ce qui ne peut pas la produire — ce qui implique presque toujours la création de changements fondamentaux. Il convient ici de mentionner que toute injustice dans le présent et dans un avenir proche peut être justifiée sur la seule vision de perfection imaginée pour des personnes hypothétiques dans un millier d’années.

Les pseudo-réalités en tant que jeux de langage

Comme le laisse entendre Pieper, et comme on peut le voir même dans le titre de son essai dont nous tirons le terme « pseudo-réalité » (Abus de langage, abus de pouvoir), ces constructions tendent à naître d’abus de langage qui permettent des abus de pouvoir. Ces manipulations sont donc attrayantes pour les personnes particulièrement enclines à en contrôler d’autres ou à prendre le pouvoir, lorsqu’elles sont au préalable dotées d’une intelligence modérément élevée, relativement aisées et linguistiquement malignes — tout en manquant peut-être d’autres compétences plus concrètement utiles. En d’autres termes, les pseudo-réalités sont construites par des manipulateurs possédant des compétences linguistiques qui souhaitent contrôler d’autres personnes, et il est raisonnable de supposer qu’une pseudo-réalité suffisamment convaincante (et contraignante) attirera alors davantage de personnes capables de développer le pseudo-monde et ses fictions, puis de convaincre toutes les autres qu’il correspond en tous points à la réalité alors que ce n’est pas le cas. Le processus par lequel ils y parviennent pourrait être appelé ingénierie du discours, avec la même connotation que celle que nous attachons généralement au projet plus vaste qu’il facilite, l’ingénierie sociale. Certains types spécifiques de ces jeux de langage, pour reprendre une expression de Wittgenstein, ont été brièvement mentionnés ci-dessus.

Ces comportements, même lorsqu’ils sont le fait d’une personne sincère qui a confondu la réalité avec une pseudo-réalité, doivent tous être considérés comme des manipulations et des abus, bien qu’il soit toujours important de reconnaître que l’intention de chaque individu qui y participe entre en ligne de compte dans les ramifications morales qui en découlent. Les bâtisseurs de mondes pseudo-réels ont tendance à manipuler les populations en fonction de leurs vulnérabilités, une technique de recrutement notoirement mise en œuvre par les sectes. Les personnes qui présentent déjà des tendances aux maladies psychologique, émotionnelle ou spirituelle, et notamment celles qui sont en perte de liens avec le monde réel et les réalités sociales qui y règnent, y sont tout particulièrement sensibles. Ces manœuvres abusives sont donc souvent conçues pour cibler les personnes psychologiquement, émotionnellement et spirituellement réceptives, mais aussi celles qui sont naïves, mécontentes ou qui se sentent ou sont lésées. Les manipulations pseudo-réalistes sont typiquement efficaces au sein de ces esprits-là et peuvent générer un socle substantiel de sympathisants parmi des personnes par ailleurs normales, dont certaines seront entraînées dans les psychopathologies qui sous-tendent l’ensemble du projet. Telle est la véritable alchimie du projet idéologique pseudo-réaliste : transformer des personnes normales, pour la plupart en bonne santé, en vecteurs psychologiquement, émotionnellement et spirituellement brisés qui ne peuvent plus faire face de manière adéquate aux caractéristiques de la réalité, et sont, par conséquent, tenues de privilégier la pseudo-réalité délibérément conçue pour les recevoir — et, plus important encore, pour les exploiter de manière stratégique.

Les pseudo-réalités académiques

Étant donné qu’elles sont amenées à devenir les outils d’individus manipulateurs faisant montre d’une soif de pouvoir considérable et d’un grand savoir-faire linguistique, les pseudo-réalistes ont tendance à cibler la classe moyenne supérieure (la bourgeoisie) dont les moyens de subsistance sont éminemment dépendants des accréditation et acceptation dispensées par un groupe de pairs, et c’est encore plus vrai pour les plus instruits, mais pas les plus brillants, d’entre eux. Une proportion anormalement élevée de ces personnes sont employées dans l’éducation, les médias, la politique et surtout dans le milieu universitaire — les pseudo-réalités idéologiques les plus puissantes et les plus dangereuses relèvent d’aberrations que seuls des universitaires pourraient vraiment croire. Puisque la pseudo-réalité est une construction linguistique et sociale, ses caractéristiques permettent, entre autres, un cheminement de carrière et une accréditation au sein de ces secteurs professionnels bien plus que dans la plupart des autres, ce qui génère une structure incitative propre à favoriser les ambitions des pseudo-réalistes.

Outre le carriérisme de base que certaines, par ailleurs, n’accomplissent même pas, ces personnes sont aussi particulièrement réceptives aux artifices rhétoriques laissant entendre qu’elles ne sont pas assez intelligentes, sensibles ou spirituellement épanouies ; la pseudo-réalité leur sera alors présentée comme le « cadre interprétatif » approprié et donc à même de résoudre ces défauts. Il leur sera donc peut-être suggéré que le pseudo-réaliste dispose d’une compréhension plus complète ou plus sophistiquée de la réalité qui n’est pas ou ne peut pas être appréhender par ceux-là mêmes à qui elle est destinée — souvent en faisant appel à la « nature systémique » infiniment compliquée de problèmes qui sont par ailleurs assez simples. On lancera contre eux une éventuelle offensive morale ou spirituelle qui les rendra méprisables aux yeux des autres ou d’eux-mêmes — souvent par des accusations de complicité morale et de pensée criminelle. Le fait que la pseudo-réalité ne se conforme pas correctement à la réalité concrète entraînera une dissonance cognitive qui, au vu des circonstances, servira efficacement à renforcer l’endoctrinement des principes fondamentaux de la pseudo-réalité. Il s’agit là, bien entendu, d’une manifestation spécifique au processus d’endoctrinement et de reprogrammation des sectes.

Cette caractéristique de la secte pseudo-réaliste se renforce à mesure que la victime accepte de plus en plus les prémisses de la pseudo-réalité et s’éloigne par conséquent toujours un peu plus de la réalité et des personnes normales qui y vivent. Ce processus piège lentement les adeptes, et même lorsque des portes de sortie idéologiques sont mises à leur disposition, ils n’ont pratiquement plus aucun moyen de fuir. Sans même mentionner qu’ils savent comment, de qui et pour quoi ils obtiennent leur gagne-pain, parce que ceux qui ont accepté la pseudo-réalité ont déformé leur compréhension du monde (leur épistémologie) au profit de la « logique » interne (fictive) d’une pseudo-réalité, et ont subverti leur éthique (leur moralité) au système « moral » (malfaisant et pervers) employé par cette même pseudo-réalité dont l’idéologie les a bel et bien piégés. Animés d’une logique déformée qui ne peut plus percevoir la réalité que comme une contrefaçon, ces adeptes ne disposent pas des ressources épistémiques nécessaires à une remise en cause de l’idéologie, y compris au sein d’eux-mêmes. Inféodés à une morale subvertie qui, conformément à la morale esclave de la pseudo-réalité, perçoit le mal comme étant le bien et le bien comme étant le mal, tout leur environnement social est configuré de manière à les maintenir dans un Enfer dont les portes sont fermées de l’intérieur. Par conséquent, pour comprendre les pseudo-réalités idéologiques et pour tenter de découvrir un moyen d’y remédier, il est nécessaire d’examiner plus en détail leur logique interne et leur système moral.

La paralogie idéologique

La pseudo-réalité n’étant pas réelle et ne correspondant pas de manière fidèle à la réalité objective, elle ne peut être décrite en termes logiques. Pour que le monde se conforme à la vision qu’elle s’en fait, une pseudo-réalité utilisera une logique alternative — une paralogie, une fausse logique illogique qui fonctionne en parallèle de la logique — dotée de règles et d’une structure intérieurement compréhensibles mais qui ne produit pas de résultats logiques. En effet, elle doit nécessairement, d’une part, correspondre non pas à la réalité mais à la pseudo-réalité, et d’autre part, enfreindre le principe de non-contradiction. En d’autres termes, une paralogie pseudo-réelle sera en essence toujours incohérente et contradictoire (et souvent de manière impérieuse). Cet aspect peut être considéré comme le signe symptomatique de la présence d’une paralogie au service d’une pseudo-réalité, comme peut l’être toute attaque persistante contre les principes d’objectivité et de raison.

Note du traducteur : Le principe de non-contradiction stipule qu’une chose ou une idée ne peut être à la fois ce qu’elle est et autre chose (voire son contraire) lorsqu’elle est considérée selon le même point de vue ; elle ne peut être à la fois vraie et fausse. Enfreindre le principe de non-contradiction — dire tout et son contraire dans le même temps — constitue pour une pseudo-réalité un enjeu essentiel de manipulation perverse, mais aussi une de ses plus grandes faiblesses en ce qu’elle devient de plus en plus visible à mesure que la pseudo-réalité perd de son pouvoir et cherche donc à l’exercer de manière plus brutale et désespérée.

Dans les pseudo-réalités idéologiques réussies, la paralogie utilisée manipule inévitablement les personnes normales qui échappent à sa sphère d’influence afin de les inciter à se fier à leur propre hypothèse (erronée), selon laquelle la paralogie doit être logique (pourquoi ne le serait-elle pas ?). Par conséquent, les personnes normales supposeront (à tort) que le portrait de la pseudo-réalité qui leur est fait doit, dans une certaine mesure, comporter une description raisonnable (réelle) qui sera compréhensible en attribuant (indûment) une logique concrète aux affirmations du pseudo-réaliste. Les personnes (très) intelligentes chercheront instinctivement cette réinterprétation « logique » de ce qui est absurde et se convertiront ainsi en idiots (très intelligents) utiles.

Parce qu’elle est parallèle à la logique mais au service d’une fausse réalité, la paralogie joue un rôle qu’il est crucial de comprendre. Des personnes (très) intelligentes et avisées qui rejettent totalement la pseudo-réalité — et qui pourtant restent pour la plupart ignorantes de sa structure paralogique — sont amenées en la normalisant à se soumettre à ses idéologues tout en dépeignant ceux qui se conforment à la réalité comme des cinglés et de mauvais acteurs. En fait, ces personnes (très intelligentes) dressent pour le grand public normal un écran de fumée qui fait paraître la pseudo-réalité bien plus rationnelle et ancrée dans la réalité qu’elle ne l’est dans les faits. Cette manipulation intellectuelle des personnes (très intelligentes) constitue un facteur crucial dans l’établissement de toute pseudo-réalité à grande échelle réussie, laquelle ne pourra maintenir qu’une proportion relativement faible de vrais adeptes. Il est à noter qu’à ce titre, personne ne peut rivaliser avec un libéral instruit ou diplômé susceptible de perdre beaucoup en se faisant traiter de cinglé ou de mauvais acteur par d’autres idiots utiles.

Il est essentiel de comprendre la nature intrinsèquement alchimique — pas chimique, pas scientifique, c’est-à-dire non logique — de la structure paralogique utilisée par la pseudo-réalité. En d’autres termes, elle ambitionne de créer une chose à partir de rien, et ne crée donc rien du tout. Plus précisément, elle vise à remplacer par un autre le substrat d’une « réalité » existante grâce à une magie qui en réalité n’existe pas. L’objectif de la structure paralogique est en effet de transmuter la substance de la réalité existante en une pseudo-réalité imaginée qui, somme toute, se base sur une utopie. Aucune forme légitime de désaccord ne peut donc exister au sein d’une paralogie pseudo-réelle, et aucune contradiction ne peut être opposée à la pseudo-réalité à laquelle elle prétend donner un sens. D’apparence faussement logique, la paralogie les rejette toutes. Il nous est dit, par exemple, que le vrai communisme n’a, selon toutes apparences, jamais été vraiment expérimenté, parce que les personnes qui l’ont mis en œuvre, disons par le biais du modèle soviétique léniniste dans une conception ou une autre, ne l’ont pas bien compris, pas plus que n’ont été compris ses aspects fondamentaux. La paralogie idéologique est par conséquent incapable de produire une quelconque philosophie et n’engendre que des sophismes. Produire de l’or à partir du plomb lui est impossible, mais elle peut amener ses sorciers à boire du mercure et à sombrer dans la folie.

La paramoralité idéologique

Parallèlement à la structure paralogique utilisée pour tromper les idiots utiles et les amener à défendre le projet idéologique de la pseudo-réalité, il existe un puissant outil d’application sociale qui fait appel à une dimension ostensiblement morale. Un relativiste pourrait la qualifier de « cadre moral » qui serait éthique « selon la perspective de l’idéologie », mais comme il s’agit d’une moralité subordonnée non pas aux faits de l’existence humaine tels qu’ils existent concrètement mais plutôt à ceux qui dans la pseudo-réalité artificielle sont déformés, il serait plus approprié de la qualifier de paramoralité, une fausse moralité immorale placée à côté — et en dehors — de tout ce qui est digne d’être qualifié de « moral ». L’objectif de la paramoralité consiste à faire accepter à la société la croyance selon laquelle les gens de bien acceptent la paramoralité et la pseudo-réalité qui l’accompagne et que tous les autres sont moralement déficients et mauvais. Il s’agit autrement dit d’une inversion de la moralité, la moralité de l’esclave telle que décrite par Nietzsche dans sa Généalogie de la morale.

La paramoralité étant intrinsèquement immorale, son idéologie sera appliquée de façon vigoureuse, et généralement totalitaire, à tous les membres adeptes de la pseudo-réalité. C’est par ce processus qu’est créée la pression sociale nécessaire au maintien du mensonge et de son système immoral. En suivant le cycle de la violence, les adeptes utiliseront à leur tour les mêmes doctrines et tactiques pour (para)-moraliser les personnes normales situées en dehors du système, et le feront d’une manière finalement bien plus véhémente. La tendance au piétisme de style puritain, à l’autoritarisme, et par suite au totalitarisme qui caractérise cette paramoralité, garantit de manière quasiment inéluctable qu’une pseudo-réalité idéologique sera acceptée, et ces violences seront non seulement infligées à tous les participants adeptes de la fausse réalité mais aussi à quiconque est situé dans ou atteint par son ombre — ce qui peut aller jusqu’à inclure des nations ou des populations entières ou, en réalité, tout le monde, y compris ceux qui la rejettent. Là encore, il s’agit de la véritable alchimie du programme pseudo-réaliste ; il transforme des personnes normales et dotées d’une morale en autant d’émissaires corrompus qui, pour se sentir bien et percevoir comme mauvais ceux qui font le bien, doivent perpétrer le mal.

Une paramoralité idéologique est encore moins ouverte au désaccord que la paralogie d’une pseudo-réalité idéologique, car elle mise tout sur l’utopie, un rêve de perfection absolue — y compris au détriment de la réalité elle-même et du bien-être de chaque individu qui la compose. La paramoralité ne distingue donc que deux types de personnes : celles qui acceptent la pseudo-réalité et remplacent par leur paramoralité la morale existante, et qui s’en font les champions contre celles qui de toute évidence refusent l’utopie (et qui sont par conséquent coupables d’aspirer à un monde meilleur qui ne serait que souffrance insupportable pour les architectes de ladite utopie). À cet égard, aucune neutralité n’existe dans un système paramoral, et toutes les nuances de gris sont, de manière alchimique, transformées en noir réel et en blanc pseudo-réel. La paramoralité d’un pseudo-réaliste exige donc soit un soutien jusqu’au-boutiste, soit un désir abscons (selon le système paralogique) et dépravé (à travers la paramoralité) de voir perdurer indéfiniment des maux amenés à disparaître une fois l’utopie réalisée (ce qui est intrinsèquement impossible). Il s’agit d’une morale vicieuse vouée en définitive à justifier la violence, y compris à grande échelle, qui constitue une garantie ultime que de telles exigences seront satisfaites, si elles sont mises en œuvre avec assez de force pour transférer ce pouvoir aux idéologues.

La paramoralité d’une pseudo-réalité idéologique sera de ce fait toujours répressive et totalitaire. La dissidence et le doute ne peuvent être tolérés, et le désaccord doit être circonscrit à un capharnaüm moral duquel les adeptes n’osent pas approcher. En outre, la paramoralité imposera des concepts dont le sens a bifurqué [double sens des mots – NdT] comme la tolérance (qui doit être répressive), l’acceptation, la compassion, l’empathie, l’équité (qui doivent toutes être conditionnelles et sélectives), le mérite (en régurgitant les doctrines de la pseudo-réalité) et le compromis (pour en permanence favoriser les revendications pseudo-réelles), tous concepts qui subviennent aux besoins absurdes de la pseudo-réalité, le tout étayé par les jeux linguistiques au cœur du projet idéologique pseudo-réel. En d’autres termes, la bifurcation rend ces concepts tout à fait pertinents selon des modalités qui favorisent la partialité de ses idées, mais qui sont strictement interdites à toutes les autres. Ces constructions fallacieuses sont destinées à transférer de façon unilatérale le pouvoir aux idéologues afin de maintenir le dynamisme de leur pseudo-réalité.

Il faut ici insister sur le fait que la paramoralité en jeu est toujours une inversion de la morale existante qui lui est également parasitaire — à savoir la « morale d’esclave » de Nietzsche. En d’autres termes, il s’agit d’un type particulier de perversion de la moralité qui peut sembler plus morale que morale mais qui est de facto malfaisante. En effet, la paramoralité agit au service d’une pseudo-réalité, et non de la réalité, et en tant que telle, elle relève du domaine de la psychopathie, laquelle, lorsqu’elle est infligée aux masses normales, est fatidique. Le but de la paramoralité sera toujours de favoriser les personnes souffrant de psychopathologies particulières incapables de faire face aux désagréments de la réalité. Ceci implique que le meilleur moyen pour une pseudo-réalité idéologique de prospérer consiste à faire appel à la perception de victimisation de ces masses normales et à attiser les griefs de celles qui ont subi avec plus de dignité des injustices similaires. Lorsqu’il devient largement répandu, ce procédé devrait être traité comme un autre symptôme d’une calamité civilisationnelle imminente, tout comme l’identification et le rejet de la pseudo-réalité qui manipule ces mêmes perceptions devraient être perçus comme une nécessité.

Les maillons qui maintiennent en place les pseudo-réalités

On ne saurait trop insister sur le fait que la pseudo-réalité ne peut être maintenue sans l’application et l’exécution rigoureuses des nécessaires paralogie et paramoralité qui viennent d’être décrites. En termes classiques [dans le sens appliqué aux langues grecque et latine – NdT], la paralogie est le pathos qui subvertit le logos, et la paramoralité est le pathos qui domine l’ethos. Dans une telle situation, aucune société ne peut être saine — ou survivre longtemps. Si nous voulons échapper aux calamités des pseudo-réalités idéologiques, les maillons que constituent la paralogie et la paramoralité doivent être identifiés et sectionnés. Par conséquent, la non-contradiction et la véritable autorité morale sont fatales aux pseudo-réalités idéologiques.

Ces deux éléments — une fausse paralogie et une paramoralité diabolique — sont essentiels à la création, au maintien et à la propagation de toutes les pseudo-réalités qui ne se limitent pas à un malheureux individu délirant. Elles constituent les maillons de la chaîne qui permettent de maintenir debout la totalité de la distorsion et d’accroître ses activités criminelles. Si ces maillons sont sectionnés de manière efficace, c’est toute la pseudo-réalité qui s’effondrera de façon inévitable sous son propre poids, faute d’être capable — parce qu’irréelle — de se supporter elle-même. Cette manœuvre aura bien sûr des conséquences. Elle emportera avec elle une grande partie de la société qu’elle a infectée, mais elle libérera également les personnes qu’elle a prises au piège ou en otage, tant sur le plan paralogique que paramoral. Apprendre et enseigner aux autres à identifier ces deux maillons, la paralogie et la paramoralité qui soutiennent la pseudo-réalité — et donc les considérer comme fondamentalement illogiques et immorales — constitue la clé et le seul moyen possible de résister et finalement de détruire un mouvement fondé sur la construction et l’application sociales d’une pseudo-réalité idéologique.

Le caprice du Parti

Parce que la pseudo-réalité n’est pas réelle, et même si elles ont le courage de se sentir enclines à le faire, il est impossible aux personnes que la pseudo-réalité a piégées de vérifier par elles-mêmes n’importe laquelle des affirmations qui sont les siennes — sous peine de se voir infliger une raclée paramoralisatrice à la mesure de la quantité de pouvoir qu’ont réussi à obtenir les pseudo-réalistes. De manière à ce que ces vérifications puissent être effectuées pour tout le monde (selon la méthode de double sens des mots mentionnée plus haut), il est nécessaire de promouvoir et de nommer des experts de la pseudo-réalité idéologique, que leur domaine relève de la paralogie ou de la paramoralité, voire des deux. Le nom traditionnel moderne donné à cette cabale d’« experts » corrompus est « le Parti » (le terme de « Pharisiens » constitue probablement dans l’Histoire une autre appellation). Ce sont ces personnes qui bénéficient de la pseudo-réalité par le biais de l’escroquerie et de l’extorsion, et qui, par conséquent, déforment d’une part la paralogie pour qu’elle corresponde à leurs points de vue, même si ces derniers sont amenés à changer, et d’autre part la paramoralité pour se garantir d’avoir toujours raison. Déclarer accepter la pseudo-réalité, posséder la maîtrise de sa paralogie et vouloir appliquer sa paramoralité à soi-même et aux autres constitue le critère d’allégeance politique envers le Parti et donne accès à son butin, et tous ces éléments seront systématiquement et vigoureusement contrôlés à tous les niveaux d’activité du Parti — sauf pour les échelons les plus élevés.

Une fois de plus, il est crucial dans cette analyse de toujours avoir à l’esprit ce qui constitue le fondement même d’une pseudo-réalité : elle ne décrit pas la réalité. Ceci entraîne un certain nombre de conséquences. D’abord, elle engage le Parti à être illogique et immoral, comme elle s’engage à s’appuyer sur la paralogie et la paramoralité pour remplacer la logique et la moralité. Comme on peut le deviner, les pseudo-réalistes (le Parti) ont tout intérêt à ce que leur paralogie soit la plus illogique possible tout en considérant comme « logique » le fait d’avoir à passer un test de bonne ligne de conduite, et ils tirent pareillement un très grand avantage à ce que leur paramoralité soit tout aussi immorale.

Cet état de fait constitue dans l’absolu une arme de démoralisation puissante, et elle favorise tout naturellement — voire nécessairement — un caprice particulier. Étant donné qu’elle relève de la pseudo-réalité et n’est donc pas réelle, l’utopie ne peut pas se réaliser, mais la mainmise du Parti sur le pouvoir sera, elle, bien réelle, et elle sera maintenue à tout prix et par tous les moyens — qui deviendront de plus en plus désespérés et brutaux proportionnellement à son insuccès. En l’absence d’une norme objective de référence et sans appel à la raison universellement accessible (en principe), le discours des puissants (et du pouvoir lui-même) devient de plus en plus résolu. Une paralogie capricieuse qui définit comme correct aujourd’hui mais pas nécessairement demain ce que le Parti dit être correct aujourd’hui mais pas nécessairement demain, associée à une paramoralité qui utilise le même stratagème pour définir ce qui est correct, sont supérieures aux paralogie et paramoralité, et seront donc favorisées par le Parti. Il ne peut qu’en résulter un caprice du Parti qui a toujours constitué l’outil privilégié de la domination et du totalitarisme.

Il est à noter que si le Parti identifiera et punira toujours des boucs émissaires en vue de faciliter ses abus et de dissimuler ses échecs croissants — lesquels sont assurés étant donné que le cœur de son projet est en totale rupture avec la réalité — le Parti lui-même est le bouc émissaire ultime du projet pseudo-réaliste. Ce fait apparemment improbable est compréhensible du point de vue de la paralogie (notez le manque apparent de logique) et requis par le cœur alchimique de la paramoralité employée. En fin de compte, et chaque projet pseudo-réel spécifique a toujours une fin, la pseudo-réalité s’effondrera et le Parti sera tenu pour responsable. Tout comme la pureté spirituelle de l’alchimiste est toujours remise en question (de manière infalsifiable) lorsque les expériences alchimiques ont échoué, la corruption par les « maux » paramoraux du Parti sera tenue pour responsable (comme le fait d’avoir une mentalité bourgeoise). La « vraie » idéologie pseudo-réelle demeurera « inachevée » (sous une forme ne présentant pas trop de corruption), et plus important encore, l’orientation générale des paralogie et paramoralité survivra donc à leur propre chute (ce qui, encore une fois, ne peut pas être logique). Les lecteurs chrétiens reconnaîtront immédiatement que cette approche constitue une inversion du christianisme (la Croix inversée) — puisque Dieu ne met personne d’autre que Lui-même sur la Croix et qu’Il porte de son plein gré et en toute bonté la responsabilité du péché pour tous les autres, ce qui par conséquent Lui accorde la Grâce — et qu’elle évite de manière coupable toute responsabilité que ce soit dans le seul but de pouvoir perpétrer sans aucune entrave sa propre déviance dans le monde.

Plus tard, une fois que l’on aura trouvé les bons ingrédients alchimiques sociétaux pour l’époque donnée, les modes paralogiques et paramoraux qui ont survécu généreront une nouvelle pseudo-réalité, en générale identique, qui menacera une fois encore la civilisation (libérale) [au sens large d’esprit et tolérante – NdT]. C’est la raison pour laquelle les maillons jumelés de la paralogie et de la paramoralité doivent être sectionnés de manière à vaincre les idéologies pseudo-réalistes et immuniser contre leurs abus des sociétés par ailleurs saines (en particulier les sociétés libérales [au même sens que le précédent – NdT]). Si cette intervention est menée dans le cadre d’une pseudo-réalité particulière, les manifestations qui lui sont propres s’effondreront, avant, il faut l’espérer, qu’elle ne soit devenu trop néfaste. Et si elle peut par ailleurs être réalisée en apprenant plus généralement à identifier et à rejeter les paralogies idéologiques et les paramoralités comme un genre d’activité intellectuelle et éthique factice, c’est encore mieux. Les reconnaître pour ce qu’elles sont constitue plus ou moins l’unique moyen d’y parvenir : apprendre à repérer les pseudo-réalités, la paralogie et la paramoralité, et reconnaître ensuite qu’elles relèvent du domaine des psychopathies qui ne devraient jamais se voir accorder un pouvoir incontrôlé sur les personnes normales.

Psychopathie et pseudo-réalité

Maintenant que nous avons établi qu’une pseudo-réalité idéologique est tout sauf fatale, une fois qu’elle commence à gagner en influence et en pouvoir, à s’orienter sous les formes les plus pernicieuses, dangereuses et malfaisantes vers le caprice, l’abus et le totalitarisme — et vers la mort des civilisations et d’une quantité considérable de leurs habitants si elles ne sont pas contrôlées suffisamment tôt dans leurs progressions — une parenthèse est nécessaire pour comprendre un autre point délicat qui concerne toute l’analyse. Si nous prenons un peu de recul pour considérer l’adepte psychotique sur lequel toute l’analyse a débuté, il est possible de dégager un autre aspect significatif quant à la nature des pseudo-réalités idéologiques maintes fois évoquée jusqu’à présent. Le voici : si cette hypothétique personne conçoit une idéologie sectaire et la pseudo-réalité qui l’accompagne, on peut facilement considérer que non seulement elle pourrait être psychopathe, mais qu’elle l’est certainement dans une certaine mesure. Une pseudo-réalité n’est pas — en essence — du ressort d’individus sains d’esprit et le fait de vouloir imposer ses pathologies aux autres pour son propre bénéfice, en particulier en manipulant leurs vulnérabilités, est aussi proche d’une définition simple et générale de la psychopathie qu’il est possible de l’être.

Les idéologies de nature psychopathe engendreront un certain nombre de conséquences prévisibles et axées sur elles-mêmes. D’une part, elles attireront et canaliseront inévitablement la vision d’opportunistes psychopathes (des « escrocs ») animés d’idées similaires, qui formeront le noyau du Parti alors en phase de développement. D’autre part, elles endommageront la capacité psychologique de toute personne qui entre en contact avec l’idéologie — qu’elle s’y confronte ou y adhère. Elles y parviennent grâce à la démoralisation sous diverses formes, y compris la (para)-moralisation, l’ostracisme, le piège dialectique et la tactique très utile des « blocages irréversibles » [qui consistent à insister sur des choses qui sont à l’opposé de la vérité – NdT], lesquels anéantissent la capacité à connaître la vérité sur la réalité de quiconque le voudrait, en lui imposant des distorsions de la pseudo-réalité — ce qui entravera ses chances de retrouver la raison et de sortir des griffes de la pseudo-réalité, de sa paralogie et de sa paramoralité. Ces distorsions ont pour conséquence une incapacité à discerner ce qui est vrai et à supposer que la vérité — qu’elle soit matérielle ou morale — doit se situer quelque part entre ce qu’elle était avant et l’affirmation pseudo-réelle qui leur est imposée. On remarquera immédiatement que cette situation éloigne nécessairement de la réalité la personne ciblée, dans la mesure où la nouvelle position sera un mélange de l’ancienne croyance de la personne et d’une affirmation issue de la pseudo-réalité. On remarquera également qu’il s’agit d’une manipulation, et lorsqu’il s’agit de paramoralisation, d’une manipulation coercitive (au profit de l’idéologie psychopathe).

Plus inquiétant encore, les idéologies psychopathiques génèrent de façon efficace une psychopathie (temporaire mais) fonctionnelle chez des personnes par ailleurs normales qui, par le biais de ces manipulations, deviennent des comparses suffisamment convaincus par et des adeptes de l’idéologie. Autrement dit — et indépendamment des effets directs des démoralisation et déstabilisation causées par la dérive croissante de leurs croyances qui s’éloignent de la réalité et se rapprochent de l’irréalité (pseudo-réalité) — une idéologie de nature psychopathe amène ses sympathisants à littéralement croire et agir de manière psychopatique, au moins au sens fonctionnel. Telles sont les exigences et le prix à payer pour préserver la paralogie (afin de ne pas être un « idiot » dans la pseudo-réalité) et la paramoralité (afin de ne pas être mal perçu dans la pseudo-réalité), et ces victimes de l’idéologie deviennent petit à petit les monstres contre lesquels ils n’ont pu par faiblesse lutter. Comme indiqué précédemment, des vertus telles que la tolérance et l’empathie sont intentionnellement perverties jusqu’à induire, après une période de distorsion, une valence politique (la paramoralité est bénéfique, la moralité est néfaste) qui favorise toujours plus l’idéologie pseudo-réelle et acquiert une légitimité psychopathique à mesure que l’effet se renforce.

Finalement, une personne normale soumise à ces circonstances cesse d’être normale à l’instant même où elle « s’éveille » » en « pleine conscience » à la pseudo-réalité, le moment où, de son point de vue, la pseudo-réalité a pris la place de la réalité et la réalité est devenue pseudo-réelle. Elle sera dès lors elle-même psychopathe, esclave de la paralogie inhérente à l’illusion pseudo-réelle, et pétrie d’une éthique et de vertus morales bifurquées et circonscrites à son système paramoral. Pour la majorité de ces personnes auparavant normales, cet effet sera probablement temporaire et dépendant de leur contribution à la secte, même si certains des dommages psychologiques qui en découlent seront, eux, durables, voire permanents. À court terme, néanmoins, le résultat de cette dynamique constitue un ensemble croissant de personnes devenues fonctionnellement et légitimement psychopathes dont le pouvoir personnel s’accumule toujours davantage, un pouvoir qu’elles utilisent (de manière psychopatique) en vue d’imposer leur pseudo-réalité idéologique au tout-venant, et en essence à tout le monde.

Ce processus est assez subtil. Les déficiences de la paralogie, le caprice de la paramoralité et la dissonance inhérente à la pseudo-réalité auront tous tendance à engendrer chez la personne normale sensible un sentiment de détresse à habiter la réalité qui sera comparable à celui éprouvé à vivre dans la pseudo-réalité. Ce qui s’avère de toute évidence très pratique pour recruter, endoctriner, et finalement permettre une reprogrammation (psychopathique), la pseudo-réalité étant construite de manière à légitimer le développement de ces psychopathologies spécifiques et à en éviter la détection et le traitement. À cet égard, on pourrait faire référence à la propagation d’une idéologie psychopathique et de sa pseudo-réalité par des expressions désormais familières comme « la folie des foules », bien plus pertinente qu’on ne pourrait le penser à première vue, voire même la « zombification » sociopolitique.

Dans une large mesure, cette modalité implique que le « sympathisant » moyen d’une idéologie sectaire n’a non seulement pas conscience d’être un adepte usant d’outils et de tactiques de manipulation (paralogie et paramoralité) sur les autres et au détriment de leurs vies, que ces derniers soient des compagnons de route normaux ou « éveillés » à la pseudo-réalité idéologique ; il est en outre incapable de s’en rendre compte sans abandonner au préalable la paralogie et la paramoralité dont il est prisonnier, et sans rejeter de manière fondamentale la pseudo-réalité idéologique. Ces personnes se retrouvent dans une position pour le moins instable, non seulement parce qu’elles sont psychopathes, mais aussi parce qu’elles sont inverties à la réalité, au point de croire que toutes les personnes normales sont des adeptes du culte alors qu’elles ne le sont pas (encore). À ce stade, son équilibre mental est totalement inversé et la transformation de la personne normale en une personne idéologiquement psychopathe est complète. Comme beaucoup l’ont appris à leurs dépens au cours de l’histoire, ces personnes, par ailleurs honnêtes, sont capables de perpétrer des génocides.

Sectionner les maillons

Quelle pourrait donc être la réponse à cet imbroglio périlleux et permanent ? Heureusement, la première étape s’avère — pour le moins — très simple. Elle consiste tout simplement à en prendre conscience : apprendre à reconnaître la pseudo-réalité artificielle pour ce qu’elle est — une simulation de la réalité forgée de toutes pièces et inadaptée aux sociétés humaines — et entreprendre de rejeter sans aucune ambiguïté tout appel à y participer. Autrement dit, il faut refuser l’analyse de la paralogie — en discernant ses contradictions — et s’opposer à la paramoralité qui entretient le mensonge — en reconnaissant son caprice, sa malveillance et son caractère néfaste. (Il existe pour cela un vieux mot qui est « laïcité », au sens non spécifique du terme) [ou système éthique qui affirme que les jugements moraux doivent être prononcés sans référence à une doctrine religieuse – NdT]. Au moment précis où l’on devient compétent pour détecter le mensonge — ou, l’enchevêtrement de mensonges — élaboré au service d’une pseudo-réalité structurée de manière artificielle et de son application sociale, on possède déjà la perspective nécessaire pour briser le sortilège que constitue la pseudo-réalité dans sa totalité. Reconnaître l’escroquerie pour ce qu’elle est constitue — plus que toute autre chose — le moyen de sectionner les maillons de la chaîne formée par les paralogie et paramoralité et ainsi de faire s’effondrer la pseudo-réalité.

Ceci ne peut se faire qu’en acquérant suffisamment de connaissances pour être à même de discerner les stratagèmes, de dire la vérité et de refuser d’être contraint ou forcé de participer à l’hégémonie grandissante de la pseudo-réalité avant qu’elle ne revendique un pouvoir totalitaire. Pour dire les choses concrètement, il n’existe pour y parvenir que deux façons qui n’offrent aucune ambïguité. L’une consiste à s’opposer de façon active à la pseudo-réalité et l’autre à la refuser.

Pour la plupart des individus, la deuxième solution est plus facile et moins contraignante que la première. Une simple volonté et une force de caractère suffisent. Le simple fait de refuser de participer à la pseudo-réalité, d’utiliser sa paralogie ou de s’incliner devant sa paramoralité — et de vivre sa vie comme si la pseudo-réalité n’y avait aucune place — est un acte puissant de défi à l’encontre d’une pseudo-réalité idéologique. Une telle démarche n’exige rien de plus qu’une déclaration de principe qui dit : « Ceci ne s’applique pas à moi parce que ce n’est pas moi » (ou, « ce n’est même pas réel), un refus de prendre des décisions fondées sur une peur et une intimidation socialement artificielles, et la volonté de vivre sa vie dans les conditions les plus normales possibles. Voilà un acte de défi puissant et pacifique que bien d’autres personnes normales — celles-là mêmes qui se trouvent en dehors de la pseudo-réalité — reconnaîtront pour sa force, et bien qu’il puisse présenter à court terme et à certains égards un certain nombre de conséquences, sur le long terme et à d’autres égards, il portera ses fruits au moins jusqu’au moment où le piège totalitaire paramoral sera entièrement refermé sur une société suffisamment brisée et démoralisée. Gardez la tête haute et refusez de vivre votre vie selon les conditions (psychopathiques) de quelqu’un d’autre, et vous accomplirez bien des choses contre l’émergence de tels régimes totalitaires.

Étant donné que des connaissances bien plus spécifiques accompagnées de compétences, d’une force de caractère et de courage sont requis pour s’opposer la pseudo-réalité, cette voie est plus difficile. Elle ne peut, par ailleurs, être empruntée, au moins par une personne, si, et seulement si, une pseudo-réalité idéologique est déjà implantée. Il faut pouvoir montrer au plus grand nombre qu’une telle pseudo-réalité est par essence une fausse réalité, à savoir une fiction pernicieuse. Il est donc nécessaire, pour ce faire, de commencer par exposer et expliquer les distorsions de la réalité, les contradictions de sa paralogie, les maux et les préjudices de sa paramoralité. Ces objectifs nécessitent de consacrer beaucoup de temps et d’efforts à apprendre intentionnellement quelque chose que l’on sait être faux, ce qui dans un certain sens constitue une perte de temps, et qui s’avère donc (si l’on réussit) inutile. Étant donné la nature psychopathique du matériel, faire cet apprentissage est également démoralisant. Même si tout se déroule bien, cette voie n’est pas pour les timorés.

Ce processus sera de plus inconfortable et exigera un énorme courage, celui-là même qui est efficacement érodée et jugulée par la démoralisation idéologique. La paralogie interprétera la dissidence ouverte comme absurde ou extravagante, et la paramoralité la caractérisera comme malveillante — ou motivée par de mauvaises intentions, même si elles sont inconscientes, et qu’elles échappent complètement au dissident. Avoir le courage de supporter ces insultes et calomnies scandaleuses et d’en subir les injustes conséquences sociales constitue par conséquent un prérequis nécessaire pour mettre un terme au totalitarisme. Que la plupart ne choisissent pas cette voie est compréhensible, mais soyez prévenus : plus on attend, plus la situation s’aggrave.

Ceux qui s’attelleront à la tâche doivent être informés, courageux, directs et dotés d’un humour subversif. L’information est nécessaire pour identifier, exposer et expliquer les distorsions de la pseudo-réalité et les juxtaposer à la réalité. Utiliser le concept de non-contradiction, l’outil le plus décisif qui soit contre les pseudo-réalités idéologiques, est également nécessaire. Les pseudo-réalités et leurs structures paralogiques sont toujours en contradiction avec la réalité et avec elles-mêmes, et le fait d’exposer ces contradictions expose leurs mensonges. Il faut être courageux, franc et carré pour croire en soi et en ses valeurs (réelles) et ainsi résister aux attaques paramoralisatrices et à la pression sociale qu’elles engendreront, mais elles inspireront un plus grand nombre de personnes de même sensibilité et redonneront une autorité morale à celles qui en auront été dépossédées par ces distorsions. Le fait d’être subversif et drôle sape la psychopathie et la soif de pouvoir qui caractérisent toute l’entreprise idéologique pseudo-réaliste.

Il est préférable, bien sûr, de résister efficacement et avec suffisamment de connaissances (s’y opposer), mais résister tout court, même par un simple refus de participer à un mensonge évident (le dédaigner), donne aussi des résultats. En effet, le fait de révéler la pseudo-réalité idéologique pour ce qu’elle est — fausse et sans rapport avec la réalité objective — déstabilise la pseudo-réalité et encourage davantage de personnes à s’y opposer et à la refuser. Toutefois, l’approche la plus efficace (et puissante) consiste à révéler à des personnes normales (y compris celles qui sont partiellement piégées) la vraie nature de la pseudo-réalité — psychopathe en essence — et elle octroie un des plus sûrs moyens de sectionner les maillons que sont la paralogie et la paramoralité. En outre, une résistance efficace menée à l’encontre d’une idéologie psychopathique entraînera précisément une réaction psychopathique. Le défi, lancée à ceux qui osent résister à leurs stratagèmes et esquiver leurs pièges et qui deviennent donc la cible de leur colère psychopathique, sera de faire face à de nombreux sympathisants de la pseudo-réalité habituellement considérés comme des amis ou des proches qui choisiront de se dresser contre eux — la neutralité n’existe pas dans la paramoralité. Plus on entre tôt dans l’arène, plus il faut de courage pour mener le combat et plus ce courage devient par conséquent précieux.

Avoir en mémoire le fait que la pseudo-réalité n’est pas réelle, que sa paralogie n’est pas logique et que sa paramoralité n’est pas morale permet de trouver le courage nécessaire de résister. Autrement dit, vous n’êtes pas anormal, elles le sont. Prendre conscience qu’une fois que la pseudo-réalité commence à déplacer la réalité, même si ce n’est que pour un poucentage de la population, la question n’est plus de savoir si les choses vont empirer, mais à quel point elles vont empirer avant que la tempête se déchaîne. La réalité l’emportera toujours, et le désastre [des-astres – NdT] sera proportionnel à la taille du mensonge qui en nous sépare ; agir sans tarder est donc préférable. Il sera possible de mettre encore plus de cœur à l’ouvrage en comprenant que la situation s’aggravera jusqu’au développement d’une véritable résistance, puis, après une transition marquée par des difficultés et des entraves, commencera à s’améliorer. Il est donc temps d’agir maintenant.

La résistance — au sens propre du terme — consiste à redonner à la personne normale l’autorité épistémique et morale nécessaire pour résister aux injonctions illégitimes de l’idéologue qui exige de nous voir participer à une fraude pseudo-réelle. En d’autres termes, la personne normale retrouvera confiance dans la normalité. Personne n’éprouve de honte à résister à une escroquerie, quelle qu’en soit la forme, et cette escroquerie-là est une singularité concrètement observable dès lors que nous sommes confrontés à toute pseudo-réalité idéologique croissante. Sa paralogie et sa paramoralité œuvrent dans le but de nous dépouiller de notre aptitude à déterminer ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, et ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. Toutefois, cette aptitude ne fait défaut que lorsqu’elle est sous l’influence des présupposés issus des systèmes paralogique et paramoral intrinsèques à la pseudo-réalité, et elle peut être reconquise par toute personne qui refuse tout simplement de participer au mensonge. Sortez de la pseudo-réalité (prenez la « pilule rouge », comme dépeint dans le film Matrix), et vous verrez la réalité.

Note du traducteur : Si vous lisez cette note, c’est que vous avez eu le courage d’aller jusqu’au bout, et que vous êtes désormais détenteur d’un savoir qui pourrait s’avérer des plus important — particulièrement aujourd’hui — à l’heure où la pseudo-réalité qui nous tente désespérément de s’imposer à tous (quand bien certains s’y opposent) nous donne à ouvertement observer de façon tangible toute l’étendue de son inhumanité et la manière dont elle enfonce ouvertement ses griffes de façon répressive et totalitaire dans tout ce qui constitue ce qu’elle n’est pas : morale et bienveillante.

À propos de l’auteur : Auteur, mathématicien et commentateur politique d’origine étasunienne, le Dr James Lindsay a écrit six livres couvrant un large éventail de sujets, dont la religion, la philosophie des sciences et la théorie du postmodernisme. Il est le fondateur de New Discourses et fait actuellement la promotion de son nouveau livre How to have impossible conversations [« Comment avoir des conversations impossibles », non traduit en français – NdT].

Source de l’article initialement publié en anglais le 25 décembre 2020 : New Discourses
Traduction : Sott.net

Source: Lire l'article complet de Signes des Temps (SOTT)

À propos de l'auteur Signes des Temps (SOTT)

« Un combat quotidien contre la subjectivité. » « Le Monde pour les gens qui réfléchissent ! » Signs of the Times ou SOTT.net a été lancé le 26 mars 2002. SOTT.net est un projet de recherche sans but lucratif du Quantum Future Group (QFG). Le projet comprend la collecte, la mise en forme et l'analyse des sujets d'actualité qui semblent le mieux refléter les 'énergies' sur la planète. De surcroît, cette recherche note si les êtres humains, individuellement ou collectivement, peuvent réellement se souvenir d'un jour à l'autre de l'état de la planète et s'ils sont capables de lire précisément cette information et prendre des décisions intelligentes sur leur avenir, fondées sur cette connaissance. En bref, SOTT.net est une expérience.

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