Le couvre-feu de la dernière chance

Le couvre-feu de la dernière chance

En décrétant un couvre-feu obligatoire à compter de samedi soir, le gouvernement Legault a mis sur la table une des dernières cartes anti-COVID disponibles. Après cette mesure exceptionnelle, >il ne reste en effet pas beaucoup d’options coercitives dans le jeu de l’État, relèvent des experts. Et pour ne pas la gaspiller, il faudra l’appliquer sévèrement, conviennent-ils. Décryptage.

Il y a d’abord eu « l’étiquette respiratoire », le lavage des mains et la distanciation sociale. Est ensuite venu le confinement printanier, comme un coup de poing dans la normalité : les écoles désertées, les commerces fermés. Mais ça n’allait durer que deux semaines, non ? Non.

On aura un peu plus tard le masque obligatoire, puis combien d’autres restrictions de différentes ampleurs imposées au fil de l’évolution de la pandémie de COVID-19. En reflet de celle-ci, le cercle des rassemblements autorisés est passé de 250 personnes en mars à… essentiellement personne aujourd’hui, si ce n’est de votre bulle familiale — et peut-être de votre chien.

Ainsi va la vie depuis mars 2020 (mis à part un été de répit) : une adaptation permanente à un cortège de mesures issues des réflexions du gouvernement et de la Santé publique. La crise évolue, les décisions aussi. Et c’est dans ce contexte qu’arrive ce couvre-feu, imposé à compter de 20 h dès cette fin de semaine. Une première en 103 ans au Québec.

C’est là un « traitement choc » pour aider à gagner une « course contre la montre » dans laquelle la COVID-19 semble avoir quelques longueurs d’avance, a justifié le premier ministre François Legault mercredi.

Car malgré tout ce qu’on a pu mettre en place depuis mars, la « situation a empiré », a-t-il remarqué. « Le nombre de cas augmente, les hospitalisations augmentent, les décès augmentent, les hôpitaux sont engorgés. » Conclusion : « La situation est critique. Grave. »

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Québec voulait une mesure qui frapperait l’imaginaire et aiderait une fois pour toutes à empêcher les rassemblements privés à domicile : d’où le couvre-feu.

Au bout de l’éventail

Mais ce faisant, l’État québécois utilise une de ses dernières cartes pour répondre à la crise, remarque Nelson Michaud, professeur à l’École nationale d’administration publique (ENAP). « L’utilisation de mesures extrêmes comme le confinement et le couvre-feu, ça vient sceller la capacité du gouvernement d’agir davantage. À moins d’étendre les heures de couvre-feu », on arrive pas mal au bout de l’éventail des possibilités du catalogue de la coercition, dit-il.

« On n’aurait pas pu faire ça au printemps, croit M. Michaud. C’aurait été trop tôt. Le couvre-feu, c’est une mesure très coercitive : on ne peut pas utiliser ça n’importe quand, n’importe comment. C’est très balisé [par les deux Chartes], c’est exceptionnel. » Mais c’est néanmoins justifié en ce début 2021, dit-il.

« Si tous les éléments qui sont en place n’ont pas suffi, il faut bien arriver aux grands moyens. Sans quoi on verra une rupture des équilibres du système de santé, et on ne veut pas aller aux extrêmes. »

La juriste Catherine Régis (Université de Montréal) estime elle aussi que « sur le plan pratique, le couvre-feu est probablement une des dernières options » disponibles. « Il y a des limites à ce que l’État peut faire pour inviter ou pour forcer les gens à rester chez eux », note celle qui est notamment titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la culture collaborative en droit et politiques de la santé.

Quels autres outils l’État pourrait-il utiliser après le couvre-feu ? Catherine Régis répond que la marge de manœuvre de Québec consisterait à renforcer ce qui est déjà en place : imposer un confinement encore plus strict ; fermer les écoles et le secteur manufacturier ; etc.

Des changements pourraient aussi être apportés à la stratégie de dépistage ou de vaccination (rendre le vaccin obligatoire, par exemple). « Mais on parle de modalités différentes pour des mesures qui existent déjà », dit Mme Régis.

Faire respecter

À son avis, ce n’est pas tant d’ajouter une couche supplémentaire de restrictions qui importe maintenant, plutôt que de faire appliquer celles qui sont en vigueur. « Si tout le monde respectait ce qui est demandé, on contrôlerait certainement mieux la pandémie », croit-elle.

Et pour ce faire, l’État a certainement un rôle à jouer. « Une grande partie du droit repose sur l’espoir que les gens vont adhérer volontairement aux normes. S’ils ne le font pas, il faut augmenter la surveillance, investir des ressources policières là-dedans. »

Si on veut que ça fonctionne ici, il faut que les gens voient que le non-respect du couvre-feu entraîne une punition réelle

 
Et en ce sens, Catherine Régis a noté cette semaine un changement de ton dans le discours de Québec. « La nature du message est différente. On est allé au bout du volontarisme, et là on passe au volet où on force l’application des normes, où on impose des sanctions. »

Le succès du couvre-feu passera nécessairement par une application stricte de celui-ci, ajoute pour sa part Kim Lavoie, professeure de psychologie à l’UQAM.

Celle qui codirige une vaste étude internationale (iCare) sur la compréhension et les réactions des populations aux directives des gouvernements dans le contexte de la crise actuelle note que les couvre-feux appliqués rigoureusement ont produit de bons effets, notamment en France et en Australie.

« Si on veut que ça fonctionne ici, il faut que les gens voient que le non-respect du couvre-feu entraîne une punition réelle », et non un simple avertissement, dit-elle.

Nelson Michaud juge également que « si on est laxiste dans l’application, la norme [le couvre-feu] ne donnera pas grand-chose. Pour que le message de gravité passe, il faudra une véritable coercition, tout en faisant preuve de jugement pour les exceptions ». C’est bien sûr contraignant dans une société libre et démocratique de perdre le droit de sortir de chez soi la nuit, reconnaît-il. « Mais on est loin d’un acte autoritaire pour museler les citoyens. On le fait pour favoriser le bien-être du plus grand nombre. »

La perception des conséquences

Aussi titulaire de la Chaire de recherche du Canada en médecine comportementale, Kim Lavoie fait remarquer que la science comportementale montre que les gens doivent « percevoir les conséquences qu’il y a à ne pas respecter » une règle si on souhaite qu’ils la suivent.

« En avril, au Canada et au Québec, près de 80 % de la population percevait [considérait] que les mesures imposées étaient extrêmement importantes », explique-t-elle. « En juin, c’était descendu à 60 %. »

Or, « les comportements des gens suivent leur perception de l’importance du comportement », ajoute Mme Lavoie. Prenons l’exemple d’un rassemblement amical à la maison : c’est interdit. Mais si les participants ne perçoivent pas le danger et les conséquences qui peuvent en découler, pourquoi s’en priver ?

Par « conséquences », on peut penser à des amendes, bien sûr. Mais il y a d’autres choses, rappelle Kim Lavoie. « Il faut aller plus loin dans l’effort d’explications. On a entendu cette semaine [que le couvre-feu visait ultimement] à protéger les 65 ans et plus. Mais admettons que vous n’avez pas de proche de cet âge, que vous êtes un jeune qui voyez la vie passer devant vous, ce n’est pas très persuasif. L’altruisme, ce n’est pas naturel pour tous. »

Mme Lavoie estime qu’il « faut lier la réussite de faire baisser le nombre de cas positifs » à tout ce que la pandémie affecte — et qui concerne tout le monde. C’est-à-dire ? « La surcharge dans les hôpitaux, qui fait en sorte que, si vous avez un accident de voiture, ça se peut qu’on vous fasse attendre parce qu’il manque de personnel. Votre vie sociale — la possibilité de se faire un chum ou une blonde. Votre entreprise qui est menacée. Qu’on dise plus clairement que tant qu’on n’aura pas réglé le problème du nombre de cas, on ne pourra pas avoir le reste », peu importe votre âge ou votre occupation.

« Les gens ont besoin de savoir et comprendre comment les sacrifices qu’on leur demande vont porter fruits », ajoute Kim Lavoie. « C’est comme pour un marathon : pour arriver à courir plus fort et plus vite, il faut savoir où est la ligne d’arrivée. » Et, idéalement, arriver avant 20 h…

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À propos de l'auteur Le Devoir

Le Devoir a été fondé le 10 janvier 1910 par le journaliste et homme politique Henri Bourassa. Le fondateur avait souhaité que son journal demeure totalement indépendant et qu’il ne puisse être vendu à aucun groupe, ce qui est toujours le cas cent ans plus tard. De journal de combat à sa création, Le Devoir a évolué vers la formule du journal d’information dans la tradition nord-américaine. Il s’engage à défendre les idées et les causes qui assureront l’avancement politique, économique, culturel et social de la société québécoise. www.ledevoir.com

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