La Chine et son être-au-monde

La Chine et son être-au-monde

Comme on le sait, les Chinois nomment leur pays «Zhongguo», 中国, ce qui signifie pays du milieu, territoire central. Inexistant en mandarin, le mot «Chine» est une invention occidentale, un dérivé de «Qin», nom de la première dynastie impériale fondée en 221 avant notre ère. L’immensité de l’espace chinois a ainsi favorisé, depuis la haute Antiquité, une représentation de la Chine comme terre du milieu, lieu spécifique doté de caractéristiques originales en raison de sa situation centrale. Mais si une telle conception survit dans le nom officiel de la Chine, elle ne signifie pas que les Chinois s’imaginent qu’ils sont au centre du monde. Contrairement à ce qu’affirme la doxa occidentale, cette centralité imaginaire ne fonde aucune statut d’exception anthropologique et ne légitime aucune prétention à la suprématie.

Toute civilisation, au demeurant, a une perspective singulière sur le reste du monde, et ce regard exprime surtout l’idée qu’elle se fait d’elle-même. Caractéristique assez banale en définitive, et la Chine n’y fait pas exception. La survivance de cette vision archaïque, en Chine, se confond d’ailleurs avec la représentation d’un monde pluriel et d’une humanité composite, dont aucune puissance n’est en droit de revendiquer la direction hégémonique. Sans doute cette vision du monde explique-t-elle la position de la Chine sur la scène internationale, quand elle défend le respect de la souveraineté nationale, s’oppose à toute forme d’ingérence et plaide pour l’approche multilatérale des problèmes du monde. 

Le terme «Zhongguo», au demeurant, a connu des variations sémantiques : avant de nommer le «pays du milieu», il désigne d’abord le «milieu du pays». Pour le philosophe chinois Zhao Tingyang, le sens originaire du mot «guo», c’est la «ville capitale» : la forme du caractère exprime d’ailleurs la protection par les armes d’un espace entouré de murailles. Sous la dynastie ancestrale des rois Zhou (1045-256 avant notre ère), le concept de Zhongguo s’étend de la capitale du pays au pays-capitale, c’est-à-dire de la capitale de l’État suzerain à l’État suzerain lui-même, le royaume exemplaire des Zhou. Avec la fondation de l’empire, puis son extension géographique, le terme désigne bientôt l’ensemble du pays chinois.

Comme souvent dans la langue chinoise, l’expression Zhongguo ne se comprend que par rapport à un opposé qui en complète le sens : Waiguo, le «pays extérieur», c’est-à-dire l’étranger. Mais cette double expression ne signifie pas une coupure de principe. Dans la pensée chinoise, le centre est un intervalle de contact, une portion de l’espace dont les caractéristiques favorisent la circulation de l’énergie vitale. Comme le souligne le chercheur jésuite Benoît Vermander, Zhongguo désigne une position dont les coordonnées sont propices à des échanges féconds. Si la Chine antique se voit au centre, c’est comme lieu de passage des souffles vitaux, comme espace de contact entre des parties qui se fondent dans le Tout. Zhongguo, c’est l’espace situé entre Terre et Ciel où se déploie la vie.

Ce qui est intéressant, c’est la permanence historique d’une telle représentation dans l’imaginaire collectif. Mais l’idée d’une centralité chinoise se déploie dans plusieurs dimensions, qui ne sont pas toutes imaginaires. Relevant d’une conception qui remonte à la très haute Antiquité, la centralité de l’espace chinois désigne un privilège cosmologique : le pays du milieu est celui qui reçoit par priorité l’influence bénéfique du ciel, qui est rond, alors que la terre est carrée. Si la terre est carrée et le ciel rond, et si tous les bienfaits viennent du ciel, les peuples qui sont logés au centre sont mieux lotis que ceux qui sont aux angles. 

Mais cette dimension cosmologique de la centralité chinoise recoupe une dimension géographique : le berceau de la Chine est un espace central caractérisé par sa fertilité. Cet espace correspond à ce que les Chinois appellent la plaine centrale, située entre les cours inférieurs du Fleuve Jaune et du Fleuve Bleu, et où se trouvent les capitales historiques de l’Antiquité chinoise : Chang’an, Xi’an et Luoyang. Monde civilisé, irrigué par les fleuves et façonné par le labeur paysan, le pays central s’oppose aux territoires montagneux, steppiques ou désertiques qui l’entourent. Et cette périphérie se trouve peuplée, de surcroît, de barbares nomades qui font peser sur le territoire chinois la menace d’invasions dévastatrices. 

Ainsi la centralité de l’espace chinois n’est pas seulement une construction imaginaire. C’est celle d’une vaste plaine fluviale dans laquelle le monde chinois a pris naissance. Un espace géographique et historique d’où irradie la culture chinoise depuis l’Antiquité, et où s’affirme la puissance politique et militaire des États chinois. Lieu investi d’un privilège cosmologique, plaine fluviale au sol fertile, berceau historique d’une civilisation plurimillénaire : à la fois milieu du pays et pays du milieu, la Chine centrale réunit ces différentes dimensions. C’est sur cette base matérielle et symbolique qu’elle s’est construite au cours d’une histoire mouvementée. Car il a fallu construire la grande muraille, repousser ou tenter d’assimiler les envahisseurs nomades, souvent subir leur domination, ou encore partir à la conquête de leurs territoires. 

Que la Chine impériale ait constamment fait la guerre est une évidence historique, et le pays de Sun Zi n’était ni novice ni naïf en la matière. Quand les Song réussissent, au XIe siècle, à instaurer une paix de cent ans, phénomène unique dans l’histoire chinoise, ils finissent par perdre la partie. La survie et la grandeur de l’empire passent par l’affrontement aux frontières, soit défensif, soit offensif. Mais il est significatif que l’expansion chinoise n’ait jamais dépassé les limites de l’aire eurasiatique, et qu’elle ait surtout eu lieu sous des dynasties étrangères, mongole puis mandchoue. Constamment remise à l’ouvrage, l’unification s’est déroulée dans la longue durée historique (plus de 2000 ans) et elle a souvent eu recours à la force des armes. La Chine fut loin d’être un «empire immobile», comme les Européens le croyaient encore au XIXe siècle. Et les périodes où elle fut divisée en royaumes rivaux, ou bouleversée par d’immenses révoltes paysannes, sont plus nombreuses que celles où elle connut l’unité et la stabilité. 

Si la Chine est aujourd’hui une puissance pacifique, ce n’est pas seulement par choix politique, ses dirigeants ayant fait le choix du développement et proscrit l’aventure extérieure. Elle l’est aussi pour des raisons plus profondes. C’est, sans nul doute, parce qu’elle a achevé le processus d’unification avec Mao Zedong et la République populaire de Chine. Mais c’est aussi parce que la centralité symbolique de l’empire a forgé son destin. Ce privilège l’a voué à s’occuper d’abord de ses sujets avant de s’intéresser au reste du monde. Recevant en priorité l’influence bénéfique du ciel, n’est-il pas situé au centre du monde par un décret intemporel ? Cette situation privilégiée le voue à la gestion d’un vaste territoire qui est déjà une lourde tâche, et lui ôte l’envie d’en conquérir les marges.

Dire que la Chine veut coloniser le monde, comme le répètent les Occidentaux, est aussi absurde que lui reprocher de vouloir exporter son modèle. Si la Chine unifiée ne pratique ni la guerre ni l’ingérence, c’est en vertu d’un statut cosmologique dont le privilège s’accompagne d’une promesse d’innocuité à l’égard des autres nations. C’est parce que son équation originelle lui interdit un impérialisme dont les puissances occidentales sont coutumières. Clef de voûte du monde habité, l’empire du milieu se condamnerait à la décomposition s’il se dispersait aux marges. Il courrait le risque de se dissoudre dans l’informe s’il renonçait aux dividendes d’une paix chèrement acquise. Une représentation de soi qui n’est pas seulement mentale, mais qui définit un véritable être-au-monde. Transposée dans l’action, elle génère un rapport aux autres que les donneurs de leçons habituels en Occident devraient méditer.


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