Les mots, sensibles ?

Les mots, sensibles ?

Les mots peuvent éveiller des sentiments et même des sensations. Le prénom de ma fille m’attendrit comme une douce musique. « Saguenay–Lac-Saint-Jean » fait surgir une foule d’impressions sensibles liées à mon enfance : l’odeur d’un feu de camp, le crissement du gravier sous les roues de mon vélo, le gout de la lampée de gin 7 Up prise en cachette dans le verre de mon grand-père. 

L’actualité récente rend nécessaire de réfléchir sur le pouvoir sensible des mots. Doit-on faire de la capacité d’un mot à éveiller certains sentiments, comme ceux rattachés à une « mémoire traumatique », par exemple, un facteur pouvant éclipser cette autre fonction du mot, fonction première, qui est celle de la signification ?

Qu’est-ce qu’un mot ?

Le mot signifie une réalité. Par exemple, le mot « homme » peut signifier l’homme qu’est Jean et qui existe réellement. Toutefois, en tant que vocable, le mot est d’abord le signe extérieur d’une réalité intérieure à l’esprit et qui se nomme l’idée ou le concept. Le vocable « homme » n’est que le signe extérieur du concept d’homme qui se trouve dans l’esprit. Le mot prononcé témoigne donc de la présence, dans l’intériorité de l’esprit humain, d’une réalité extérieure.

Agir librement implique d’être capable de s’extirper d’un cadre passionnel et sensoriel déterminé pour agir en fonction d’un principe universel dégagé par l’esprit.

La présence de la chose extérieure à l’esprit se fait sous le mode d’être de l’esprit lui-même, c’est-à-dire sous un mode immatériel. Cette théorie est celle du philosophe grec Aristote (384-322 avant Jésus Christ). Selon ce dernier, ce n’est pas la pierre, avec sa matière sensible, qui se retrouve dans l’esprit, mais l’idée de la pierre, qui est un concept immatériel et universel. Lorsque le lecteur lit « pierre », il ne sent pas forcément la dureté d’une pierre ni ne s’en imagine une en particulier. Il saisit toutefois le concept abstrait et universel de la pierre, indépendamment de toute détermination sensible. 

Penser un concept n’est donc pas l’équivalent de recevoir une impression sensible qui impose une détermination organique particulière. L’homme ne pense pas avec son cerveau. Au contraire, l’esprit est une faculté qui opère de façon immatérielle dans l’abstraction du concept. La pensée n’est pas la conséquence nécessaire de phénomènes physicochimiques déterminés. L’abstraction émancipe l’homme de la singularité et de l’aspect déterminé des phénomènes liés à la sensation et aux passions.

Liberté et immatérialité

L’immatérialité du concept est au fondement de la liberté humaine.

La capacité de l’esprit humain à saisir les choses à travers des concepts abstraits de la matière assure à l’homme une liberté inaliénable. Les influences sensibles qui s’imposent à lui ne le déterminent pas, car la capacité d’abstraction de l’esprit permet de s’en dégager. L’homme n’est donc pas condamné à agir conformément à ce que son milieu lui impose en termes de conditionnement. Il peut agir librement.

Agir librement implique d’être capable de s’extirper d’un cadre passionnel et sensoriel déterminé pour agir en fonction d’un principe universel dégagé par l’esprit. Lorsque j’aperçois des galettes à l’avoine exposées indécemment à mon traitre appétit, je peux négliger leur odeur alléchante en gardant à l’esprit l’idée générale de la santé (ou de ma ligne). Mon intelligence me rend libre, car elle me permet de comprendre que les galettes ne sont pas un moyen adéquat pour atteindre l’idéal de la santé (ou du sublime 6-pack).    

En résumé, la nature immatérielle de l’esprit humain assure une indépendance quant aux évènements. Cette indépendance est ce qui rend possible la liberté et la moralité.  

Les mots sensibles

Si donc certains mots sont très sensibles, ce n’est pas là leur première caractéristique. Le cri de la bête a pour fonction de communiquer le plaisir et le déplaisir, autrement dit de communiquer un sentiment particulier. Il possède essentiellement cette fonction. Le langage humain a, quant à lui, une fonction supérieure. Il communique le juste et l’injuste, le bon et le mauvais entendus universellement. 

Considérer qu’un mot produira nécessairement une réaction sensible particulière en fonction des déterminations sensibles de l’émetteur et du récepteur, c’est faire abstraction de la capacité d’abstraction de l’esprit humain. Déterminer d’avance le pouvoir d’un mot en fonction de structures matérielles de domination entre l’émetteur et le récepteur, c’est réduire l’esprit humain à une faculté sensible. C’est réduire le logos au cri animal et faire de l’homme une bête comme les autres. 

Censurer les mots

Censurer l’usage d’un terme péjoratif pour les membres d’un groupe dominant, même dans le contexte d’une discussion apaisée où le mot n’est pas utilisé pour référer péjorativement à une personne ou à un groupe, est plus qu’une atteinte à la liberté d’expression ; c’est une négation de la liberté tout court. 

Les militants et les penseurs favorables à une telle censure estiment que certains « mots-armes » sont condamnés, dans le cadre de rapports sociaux inégalitaires et systémiques, à produire une méfiance et à éveiller chez les dominés un sentiment traumatique d’oppression. 

Il est compréhensible que des individus de groupes historiquement oppressés ressentent une certaine méfiance lorsqu’un membre du groupe oppresseur use d’un mot qui a servi à renforcer l’oppression en désignant de manière péjorative les opprimés. Je ne conteste pas cela. Ce serait très indélicat de juger des émotions de ces individus, surtout dans un contexte où certaines injustices sont encore présentes. 

Néanmoins, il me semble que l’appel à la censure fait fi de la capacité de l’homme à prendre du recul quant à ses sentiments et à s’élever au niveau d’une discussion portant sur des concepts dégagés d’un contexte particulier de domination. S’élever au-dessus d’un contexte grâce à l’analyse conceptuelle n’est pas ignorer ce contexte ou même le nier. Cela témoigne simplement de la liberté de l’homme à s’émanciper des structures de domination au moyen de la parole.  

Parole et liberté

Accorder plus d’importance à la puissance sensible des mots qu’à leur fonction significative revient à nier la capacité de l’homme à s’élever librement au-dessus d’un système inégalitaire au moyen de la parole. Par nature, la parole est libre. Contrairement au bâton du maitre, elle ne peut jamais être entièrement réduite à une arme particulière, car son lieu propre est celui de l’universel, de l’abstraction. Étrange arme qui se désamorce d’elle-même.

En faisant l’apologie de la censure, je crois que les militants en faveur de la justice sociale font fausse route. La liberté est la condition de possibilité de l’émancipation et de la justice sociale. Remettre aux calendes grecques l’utilisation d’un mot par la classe des dominants rappelle étonnamment les dérives du marxisme qui reléguait le respect de la dignité humaine à l’avènement utopique d’une société communiste. 

Parce qu’elle est au fondement de notre commune humanité, la parole libre est notre seul espoir pour désamorcer les injustices sociales. 

Enfin, je me permets de conclure avec les mots magnifiques d’Étienne de La Boétie dans le Discours de la servitude volontaire : 

« Mais ce qu’il y a de clair et d’évident pour tous, et que personne ne saurait nier, c’est que la nature, premier agent de Dieu, bienfaitrice des hommes, nous a tous créés de même et coulés, en quelque sorte au même moule, afin de nous entre-connaître tous comme compagnons ou plutôt comme frères. […] Si elle nous a donné à tous ce grand présent de la voix et de la parole pour nous accointer et fraterniser davantage, et faire par la commune et mutuelle déclaration de nos pensées une communion de nos volontés ; […] peut-on mettre un seul instant en doute que nous soyons tous naturellement libres, puisque nous sommes tous égaux, et peut-il entrer dans l’esprit de personne que nous ayant mis tous en même compagnie, elle ait voulu que quelques-uns y fussent en esclavage. »


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