Norman Finkelstein : les négationnistes doivent jouir de la liberté d’expression

Norman Finkelstein : les négationnistes doivent jouir de la liberté d’expression

POURQUOI NOUS DEVRIONS NOUS RÉJOUIR DE L’EXISTENCE DE NÉGATIONNISTES DE L’HOLOCAUSTE PLUTÔT QUE LES CENSURER

Une réponse au PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, et au PDG de Twitter, Jack Dorsey.

Par Norman G. Finkelstein, le 21 octobre 2020

Source : normanfinkelstein.com

Traduction : lecridespeuples.fr

Facebook et Twitter ont annoncé qu’ils interdiraient la négation de l’Holocauste sur leurs plateformes. Dans un livre à paraître, intitulé La Culture de la Censure, la liberté académique et moi, Norman Finkelstein soutient que la négation de l’Holocauste devrait être enseignée à l’université, et de préférence par un négationniste de l’Holocauste. Des considérations de haut vol aux antipodes de l’hystérie islamophobe et pornographe actuelle, qui prétend faire du pays de la loi Gayssot, le dernier de la classe, un modèle en matière de liberté d’expression. Voici un extrait de son manuscrit.

Ce serait tourner en dérision la vérité et la liberté académique (affirme-t-on) si une université accordait une plate-forme aux négationnistes de l’Holocauste. Mais, pour commencer, il n’est pas évident de savoir exactement ce que les négationnistes nient. L’holocauste nazi dénote-t-il l’extermination de la communauté juive européenne ou de toutes les catégories de personnes systématiquement mises à mort ou vouées à la mort ? Si cela concerne seulement les Juifs, alors pourquoi ce traitement exclusif ? Si le critère est quantitatif – 5 à 6 millions de Juifs ont péri – pourquoi donc l’holocauste nazi jouit-il d’un statut privilégié, tel qu’il ne peut être remis en question ? Quelque 30 millions de Russes ont été tués pendant la Seconde Guerre mondiale, mais aucun drapeau rouge n’empêche le débat tous azimuts sur cette destruction mortelle. De plus, si la singularité de l’holocauste nazi et le point en litige résident dans le nombre de tués, il est difficile de comprendre pourquoi un tabou serait placé sur la négation de l’Holocauste. La chose sensée à faire ne serait-elle pas simplement de présenter les preuves techniques du chiffre largement accepté de 5 à 6 millions ? Mais peut-être est-ce le critère qualitatif de la manière de procéder qui distingue l’extermination nazie : c’est-à-dire le processus d’extermination méthodique de type industriel / usine / chaîne de montage, culminant dans les chambres à gaz. Cependant, seule la moitié des Juifs décédés ont été tués dans les camps de la mort[1], tandis que Raul Hilberg, qui s’est concentré sur le « processus de destruction » dans son étude monumentale intitulée La destruction des Juifs d’Europe, met néanmoins l’holocauste nazi et le génocide rwandais dans la même catégorie (« L’histoire s’était répétée »), bien que le génocide des Tutsi ait été perpétré en utilisant les armes les plus primitives[2]. Pourtant, si le point de discorde est la technique utilisée, pourquoi ne pas simplement laisser les preuves des chambres à gaz parler d’elles-mêmes ? Si l’effet recherché du tabou sur la négation de l’Holocauste est de le faire disparaître, l’effet réel obtenu est d’éveiller les soupçons : pourquoi les négationnistes sont-ils muselés si les preuves démentent incontestablement leurs affirmations ? En effet, le tabou peut faire effet boomerang de plusieurs manières. L’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste définit la négation de l’Holocauste, entre autres, comme les « Tentatives de brouiller la responsabilité de la création de camps de concentration et de camps de la mort conçus et gérés par l’Allemagne nazie en rejetant la responsabilité sur d’autres nations ou groupes ethniques[3]. » Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a épinglé la culpabilité ultime pour l’holocauste nazi sur le mufti palestinien de Jérusalem[4]. Doit-il être exclu des universités ?

Lorsque j’enseignais l’essai De la liberté de John Stuart Mill, j’avais l’habitude de tester les restrictions de Mill par rapport à un triptyque de scénarios hypothétiques, dont l’un était le suivant :

Un professeur de notre département d’histoire veut consacrer une partie de son cours d’introduction à l’Europe moderne à la proposition selon laquelle l’holocauste nazi ne s’est jamais produit. C’est un cours magistral obligatoire, dans lequel le professeur ne répond pas aux questions des étudiants. Doit-il être autorisé à enseigner ce cours[5] ?

J’ai d’abord écarté les objections les plus évidentes des étudiants. Le silence imposé à la classe par le professeur ne contredit-il pas Mill ? Mais, ai-je répondu, n’écoutez-vous pas des programmes de radio, ne regardez-vous pas des émissions de télévision [en France, nous pensons notamment aux émissions ignobles de BFM TV et CNews] et ne lisez-vous pas des livres avec lesquels vous êtes en désaccord profond et auxquels vous ne pouvez pas physiquement répondre ? (En effet, le plus souvent, l’auteur d’un texte offensant n’est plus parmi les vivants.) Une personne rationnelle se bouche-t-elle les oreilles, change-t-elle de chaîne et déchiquète-t-elle le livre, ou bien prend-elle connaissance des déclarations dérangeantes, qu’elle puisse avoir le dernier mot ou ne puisse pas même en placer un seul ? Pourtant, la présentation unilatérale du professeur (affirme-t-on) contredit Mill. Mais, ai-je répondu, ne sommes-nous pas bombardés de textes et d’images – notamment dans les offres de cours universitaires – qui affirment l’holocauste nazi ? Il ne peut guère être considéré comme un bris de l’équilibre si un seul professeur consacre une seule séance d’un seul cours à contester la sagesse consensuelle incessamment articulée quant à la réalité du génocide des Juifs par les nazis. Une fois que ces objections prévisibles ont été écartées, le vrai travail a commencé.

Quel serait l’intérêt d’un tel cours si je sais avec certitude que l’holocauste nazi s’est produit ? Mais personne ne peut être certain de sa conviction tant qu’il n’a pas entendu et répondu à toutes les objections. Même un enfant, si sa croyance est contestée, sait assez d’épistémologie pour rétorquer : « Prouvez-moi que j’ai tort ! » Si on veut enraciner notre certitude, il faut d’abord s’occuper de chacun de nos contradicteurs, soutient John Stuart Mill, que nous allons longuement citer dans cet article :

« La liberté totale de contredire et de réfuter notre opinion est la condition même qui nous permet d’assumer sa vérité à juste titre […] ; et à aucun autre titre, un être doté de facultés humaines ne peut avoir l’assurance rationnelle d’avoir raison.

Les croyances dont nous avons le plus de raisons de justifier la véracité n’ont aucune garantie sur laquelle reposer, si ce n’est une invitation permanente au monde entier à prouver qu’elles sont sans fondement[6]. »

Même si vous pouvez rassembler une montagne de preuves à l’appui, vous ne pouvez pas préférer votre croyance à celle des négationnistes de l’Holocauste si vous refusez de les entendre. Le maximum à quoi vous puissiez prétendre rationnellement dans ce cas est l’agnosticisme ; car alors, votre croyance est basée sur des préjugés personnels, et non sur la vérité.

« Celui qui ne connaît que sa propre version de l’affaire en sait peu. Ses raisons peuvent être bonnes, et personne n’a eu l’occasion de les réfuter. Mais s’il est également incapable de réfuter les arguments du côté opposé, s’il ne sait pas trop ce qu’ils sont, il n’a aucune raison de préférer l’une ou l’autre opinion. La position rationnelle pour lui serait la suspension du jugement, et à moins qu’il ne se contente de cela, soit il suit un argument d’autorité, soit il adopte, comme la majorité des gens, le côté auquel il se sent le plus enclin[7]. »

 De plus, même si vous ne doutez nullement vous-même, cela ne peut pas vous autoriser à décider pour les autres, sauf si vous êtes omniscient[8] ; une fois que vous avez reconnu votre faillibilité humaine, vous devez également admettre la possibilité que vous vous trompiez, auquel cas votre acte de censure des opinions adverses pourrait refuser aux autres la possibilité d’échanger l’erreur contre la vérité.

« Ceux qui désirent supprimer [une opinion], bien sûr, nient sa vérité ; mais ils ne sont pas infaillibles. Ils n’ont aucune autorité pour décider de la question pour toute l’humanité et exclure toute autre personne des moyens de juger…. Toute interdiction de débat est une hypothèse d’infaillibilité. »

Même si la réalité de l’holocauste nazi est établie, donner une plate-forme aux négationnistes reste toujours justifié. Tout comme la profondeur de l’affirmation « tous les hommes sont créés égaux » (l’autre exemple que j’ai invoqué pour expliquer le point de vue de Mill) n’est pas entièrement évidente, la profondeur de l’holocauste nazi n’est pas entièrement évidente. Si des profondeurs de sens y sont enfouies, alors elles ne peuvent être révélées que dans une discussion sans entraves. On ne peut que s’étonner de la rapidité du réflexe d’étouffer la négation de l’Holocauste, alors même qu’imposer des tabous réduira inévitablement une tragédie humaine, aussi profonde soit-elle, à un mantra stérile, un objet de culte aveugle ou, pour reprendre les termes de Mill, à un « dogme mort ».

Il est également difficile de ne pas voir la prolifération des lignes rouges qui protègent l’Holocauste de toute rectification que permettrait la liberté d’expression, même – disons plutôt surtout – si l’un de ses principaux postulats semble factice. Ainsi, d’une part, une sanction unique est imposée à la négation de l’Holocauste – pas même la négation du changement climatique, qui menace la survie même de la planète, n’est ainsi sanctionnée ! –, tandis que, d’autre part, le caractère unique de l’holocauste nazi s’est révélé difficile à définir, et pire encore, nier son caractère unique, voire le comparer à d’autres crimes historiques – sauf pour montrer qu’il ne peut être comparé à aucun autre crime – est interprété comme une forme de négation de l’Holocauste[9]. Plus les tabous se multiplient, plus l’holocauste nazi est détaché du temps et de l’espace et est réduit à un objet d’idolâtrie.

« Si vraie que puisse être [une proposition], si elle n’est pas discutée pleinement, fréquemment et sans crainte, elle sera considérée comme un dogme mort et non comme une vérité vivante.

Non seulement les motifs d’une opinion sont oubliés en l’absence de discussion, mais trop souvent le sens de l’opinion elle-même s’estompe. Les mots qui la véhiculent cessent de suggérer des idées ou ne suggèrent qu’une petite partie de celles qu’ils devaient originellement communiquer. Au lieu d’une conception vivante et d’une croyance vivante, il ne reste que quelques phrases retenues par cœur ; ou, le cas échéant, la coque et seule l’écorce du sens est conservée, l’essence la plus fine étant perdue. »

Les tabous qui entourent l’holocauste nazi – la peur de le remettre en question (ses facettes), le statut sacro-saint qu’il occupe – l’ont non seulement amené à se transformer en un rituel sans vie, mais ont également engendré une série de publications sans fondement, de faux témoignages et d’une pseudo-science grotesque, dont le résultat paradoxal est d’apporter de l’eau aux moulins des négationnistes[10] ? Si un prétendu témoin jouit de l’immunité face à tout contre-interrogatoire de la partie adverse – comme c’est le cas de tous les Tom, Dick et Moshe qui se mettent en gage en tant que « survivants de l’Holocauste[11] » –, la propension humaine est à l’exagération, et ce penchant naturel se renforcera en mensonge s’il ne rencontre aucune opposition.

« Il y a toujours de l’espoir lorsque les gens sont obligés d’écouter les deux côtés ; c’est quand ils n’écoutent qu’un côté que les erreurs se durcissent en préjugés, et la vérité elle-même cesse d’avoir l’effet de la vérité en s’exagérant en mensonge. »

Il est également possible (et même probable) d’avoir une bonne vue d’ensemble sur une question, mais que certains des faits constitutifs soient erronés. Si l’on est attaché à la pureté de la vérité, non seulement dans son intégralité mais aussi dans ses parties, alors un négateur de l’Holocauste s’attellera à la tâche utile de déceler les erreurs « locales », précisément parce qu’il est l’avocat du diable – c’est-à-dire qu’il est fanatiquement déterminé à « démasquer » le « canular du 20e siècle » que serait l’Holocauste. Il investira donc tout son être dans l’examen minutieux de chaque élément de preuve, ne prenant pas le moindre détail pour acquis, passant au peigne fin chacun d’eux, et, dans son zèle monomaniaque visant à dénoncer une erreur, il en déterrera inévitablement une.

« Et même si le monde a raison, il est toujours probable que les dissidents aient quelque chose à dire qui mérite d’être entendu, et que la vérité perdrait quelque chose par leur silence[12]. »

« Si ces gens [les négationnistes] veulent parler, laissez-les faire », conseillait Raul Hilberg. « Cela conduit seulement ceux d’entre nous qui font des recherches à réexaminer ce que nous aurions pu considérer comme évident. Et c’est utile [13]. » Hilberg a noté en privé que ce sont les négationnistes de l’Holocauste qui ont démontré que le Zyklon-B sous sa forme pure n’était pas suffisamment mortel pour avoir été utilisé dans les chambres à gaz. Si Hilberg était décontracté en ce qui concerne les négationnistes de l’Holocauste, c’est parce qu’il était confiant dans ses conclusions fondées sur sa maîtrise des sources. L’impulsion de censurer naît non seulement du dégoût de ce que les négationnistes proclament outrageusement, mais aussi, et plus souvent, de la crainte d’être incapable d’y répondre de manière crédible[14]. « Oui, il y a eu un Holocauste », a un jour observé Hilberg, « ce qui, soit dit en passant, est plus facile à dire qu’à démontrer[15]. » Si vous avez fait vos devoirs, alors répondre à des sceptiques désagréables est au pire une forme d’amusement intellectuel, l’équivalent mental de pêcher des poissons dans un tonneau.

Ainsi, en examinant au microscope chaque élément de preuve et en l’inspectant sous tous les angles, le négationniste fait pour vous ce que vous, si vous êtes véritablement attaché à la vérité, auriez à faire pour vous-même ; la différence étant que l’inspection du négationniste est la plus approfondie, car il est beaucoup plus difficile de débattre contre soi-même une fois qu’on a opté pour une croyance, ou qu’on a développé un intérêt direct dans celle-ci. Ainsi, loin de réprimer les négationnistes de l’Holocauste, on devrait leur être reconnaissant d’avoir – même involontairement – facilité la quête de la vérité.

« Il ne suffit pas non plus qu’il entende les arguments des adversaires de la bouche de ses propres maîtres, présentés comme ils les énoncent et accompagnés de ce qu’ils proposent comme réfutations. Ce n’est pas la manière de rendre justice aux arguments, ou de les mettre en contact réel avec son propre esprit. Il doit pouvoir les entendre de la bouche de personnes qui les croient réellement ; qui les défendent sérieusement et font tout leur possible pour les propager. Il doit les connaître sous leur forme la plus plausible et la plus convaincante ; il doit ressentir toute la force de la difficulté que la vraie vision du sujet doit rencontrer et éliminer ; autrement, il ne possédera jamais vraiment la part de vérité qui rencontre et supprime cette difficulté.

S’il y a des personnes qui contestent une opinion reçue, ou qui le feront si la loi ou l’opinion le leur permet, remercions-les pour cela, ouvrons notre esprit pour les écouter, et réjouissons-nous qu’il y ait quelqu’un qui fasse pour nous ce qu’autrement, nous devrions faire nous-mêmes, si nous avons quelque considération pour la certitude ou la vitalité de nos convictions, pour nous-mêmes et avec bien plus d’efforts. »

La mise en garde évidente face à l’argument de Mill est que s’il est bon de laisser les négationnistes vendre leurs marchandises dans l’arène publique sans les déranger, et même de les tolérer en tant qu’intervenants si une organisation du campus choisit de les inviter, un ensemble différent de règles ne doit-il pas s’appliquer à la salle de cours ? Tout comme les pairs d’un chercheur doivent vérifier le mérite scientifique des textes soumis pour publication (sinon, le milieu universitaire dégénère en une mêlée générale, un grand n’importe quoi), un département d’histoire doit lui aussi examiner ses offres de cours : les contraintes du temps empêchent d’inspecter un événement historique critique sous tous les angles possibles. Comment peut-il être justifié de gaspiller ne serait-ce qu’une séance d’un cours sur une proposition charlatanesque ? Il est certainement légitime de débattre de la question de savoir si la guerre civile américaine a été menée sur les droits des États ou sur la question de l’esclavage, ou si l’esclavage est meilleur ou pire que la servitude du salariat. De même, de nombreuses questions de base concernant la solution finale n’ont pas encore été résolues ; en effet, la controverse existe toujours sur les questions de quand elle a commencé et pourquoi Hitler l’a mise en œuvre. Mais débattre de la question de savoir si le génocide des Juifs s’est produit ou non ne serait-il pas aussi frivole que de débattre de l’existence ou non de l’esclavage dans le Sud d’avant-guerre ? Posée ainsi, la question se résout d’elle-même. Cependant, il y a une différence critique. Ceux qui dénoncent la vertu de « l’équilibre » – c’est-à-dire le fait de présenter tous les côtés d’une proposition en classe – et désignent la négation de l’Holocauste comme preuve positive que cet équilibre est absurde, allèguent simultanément que la négation de l’Holocauste constitue un danger naissant ou même imminent pour la société. Mais si ce négationnisme représente une menace si grave pour la population en général[16], comment peut-il être délogé autrement qu’en l’affrontant directement, non pas présenté de manière caricaturale via le sophisme de l’épouvantail (sa réfutation ne convaincra pas), mais dans sa version la plus virulente adoptée par l’avocat du diable ? La réponse ne peut certainement pas être de supprimer la négation de l’Holocauste en recourant à la censure ou à la force majeure. Le but d’une université est la recherche de la vérité et non l’imposition d’idées « correctes ». Il est également quasiment impossible d’étouffer physiquement une idée « incorrecte », alors qu’une fois qu’elle aura gagné du terrain, elle se répandra facilement parmi une population ignorante des arguments contre elle et par conséquent mentalement désarmée pour la contrer.

« Exclure complètement une discussion est rarement possible, et une fois qu’elle est lancée, les croyances non fondées sur la conviction sont susceptibles de céder devant le moindre semblant d’argument[17]. »

Si, pour des raisons d’argumentation, nous mettons de côté le fait que, premièrement, la négation de l’Holocauste ne peut pas être supprimée si « l’Holocauste » ne désigne pas un objet stable et discret, et que, deuxièmement, la négation de l’Holocauste comprend en grande partie des affirmations factuelles discrètes qui peuvent être éliminées avec des réfutations factuelles discrètes, alors, la conclusion est la suivante :

  • Si la négation de l’Holocauste est un phénomène marginal, alors, à la lumière de la responsabilité d’une faculté de familiariser les étudiants, non pas avec absolument toutes les théories existant sur un sujet, mais seulement avec « les meilleures expressions publiées sur… les questions en cause[18] », le négationnisme ne devrait sans doute pas être enseigné dans une salle de classe universitaire parce qu’il ne figure pas dans les débats académiques actuels sur la genèse et les contours de l’holocauste nazi, bien que les négateurs remplissent, même par inadvertance, une fonction précieuse dans la société en général, de sorte que cela entraverait la poursuite de la vérité que de les censurer complètement.
  • Par contre, si la négation de l’Holocauste constitue une contagion réelle ou potentielle, elle devrait être enseignée, idéalement par les négationnistes de l’Holocauste eux-mêmes, ne serait-ce que pour vacciner les étudiants. Prétendre à la fois que la négation de l’Holocauste ne doit pas être enseignée et qu’elle pose un danger clair et présent est contraire à la logique.

L’affirmation du PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, et du PDG de Twitter, Jack Dorsey, selon laquelle une prétendue montée mondiale de l’antisémitisme et de l’ignorance de l’holocauste nazi justifie la suppression de la négation de l’Holocauste ne manque pas moins de logique.

Norman Finkelstein

Post-scriptum : Cet article a été soumis à plusieurs publications « progressistes » se targuant d’un engagement de principe en faveur de la liberté d’expression. Toutes l’ont rejeté. C’est un commentaire révélateur sur l’engagement de la soi-disant gauche en faveur de la liberté d’expression de voir qu’elle soutient non seulement la censure du négationnisme, mais aussi la censure de la discussion rationnelle – basée sur les principes les plus élémentaires de la liberté d’expression – pour savoir si le négationnisme devrait ou non être censuré. Ce qui m’amuse le plus, c’est que, alors que cette politique identitaire insensée prétend défendre les Juifs contre la négation de l’Holocauste, cette répression scandaleuse de la liberté d’expression n’a absolument rien à voir avec la négation de l’Holocauste. Si l’intégrité du martyre du peuple juif a été bafouée, c’est en grande partie dû, non pas aux négationnistes de l’Holocauste, mais aux machinations d’organisations juives qui ont exploité l’holocauste nazi à des fins financières et politiques. Comme d’habitude, l’Holocauste est maintenant exploité pour promouvoir un programme tout à fait différent. En effet, dès que Facebook a annoncé sa décision de censurer la négation de l’Holocauste, le Conseil des députés des Juifs britanniques a appelé Facebook à censurer également « l’antisémitisme » en adoptant une définition de l’antisémitisme destinée à protéger Israël de toute critique. Mais la soi-disant gauche, qui est infiniment stupide, crédule, lâche, hypocrite, opportuniste – et, ne l’oublions pas, avant-gardiste-totalitaire – ne verra pas cela, tout comme elle n’a pas vu que les attaques contre Jeremy Corbyn n’avaient rien à voir avec l’antisémitisme. Qui peut oublier le spectacle hideux de Mehdi Hasan, le grand progressiste, faisant équipe avec le répugnant épouvantail de l’Holocauste Jonathan Freedland pour dénoncer l’antisémitisme au sein du Parti travailliste britannique ?

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NOTES

[1] Un quart d’entre eux étaient simplement alignés et abattus dans des champs.

[2] Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, troisième édition (New Haven, 2003), vol. 3, pp. 1294-1296.

[3] https://www.holocaustremembrance.com/working-definition-holocaust-denial-and-distortion. Cette définition de la négation de l’Holocauste comprend cinq tabous. Les quatre autres sont : « Efforts intentionnels pour excuser ou minimiser l’impact de l’Holocauste ou de ses principaux éléments, y compris les collaborateurs et alliés de l’Allemagne nazie » ; « Minimisation grossière du nombre de victimes de l’Holocauste en contradiction avec les sources fiables »; « Tentatives de blâmer les Juifs pour avoir causé leur propre génocide »; « Déclarations qui font de l’Holocauste un événement historique positif. »

[4] « Netanyahou: Hitler ne voulait pas exterminer les Juifs », Haaretz (21 octobre 2015).

[5] Les deux autres scénarios étaient : « Un professeur de notre Département de Biologie veut consacrer une séance de son cours de Génétique à la proposition selon laquelle les gens de couleur sont intellectuellement inférieurs aux blancs » ; « Un professeur de notre Département d’Anthropologie veut consacrer une séance de son cours de Cultures comparées à la proposition selon laquelle dans certaines cultures, les femmes aiment être battues et violées. » Lorsque j’enseignais en Turquie, j’ai remplacé le scénario du négationniste de l’Holocauste par : « Un enseignant du Département de Religion veut consacrer une séance de son cours sur la Religion comparée à la proposition que l’Islam est une religion terroriste. »

[6] Toutes les citations en caractères gras proviennent de l’ouvrage de John Stuart Mill Sur la Liberté.

[7] Je faisais l’analogie avec un client disant à un employé de Baskin-Robbins [enseigne fameuse de crème glacée] que la vanille est sa saveur préférée.

– Mais avez-vous goûté aux 30 autres saveurs ?

– Je n’ai pas besoin de le faire. J’adore la vanille. C’est doux, c’est sucré, c’est crémeux, c’est une sensation de picotement.

– Vos raisons sont peut-être excellentes, monsieur, mais si vous n’avez même pas goûté aux autres saveurs, comment pouvez-vous préférer la vanille ?

[8] J’interrogeais de façon malicieuse l’élève proclamant sa certitude en ces termes : « Es-tu Dieu ? ».

[9] Norman G. Finkelstein, L’industrie de l’Holocauste : Réflexions sur l’exploitation de la souffrance des Juifs, deuxième édition (New York, 2003), pp. 41-55.

[10] Finkelstein, L’Industrie de l’Holocauste, pp. 55-78. Une explication plus complète tiendrait compte de l’utilité idéologique qui produit cette monnaie absurde.

[11] Ibid., pp. 158-161, 236-239.

[12] En classe, je le comparais à l’incomplétude esthétique d’une mosaïque lorsqu’il manque une tuile, à un puzzle lorsqu’il manque une pièce ou à un mot croisé lorsqu’il manque une lettre. Tout comme les mathématiciens parlent d’une preuve « élégante », la vérité a sa propre esthétique qui est d’être sans faille.

[13] Christopher Hitchens, « Le fantôme d’Hitler », Vanity Fair (Juin 1996).

[14] « Faire taire un adversaire », a noté un disciple moderne de Mill, « sonne de façon alarmante comme un aveu que nous ne pouvons pas lui répondre. » Conrad Russell, Liberté académique (New York, 1993), p. 44.

[15] « Y a-t-il un nouvel antisémitisme ? Une conversation avec Raul Hilberg », Logos (hiver-printemps 2007, http://www.logosjournal.com/issue_6.1-2/hilberg.htm). Je me souviens très bien de mon propre sentiment d’impuissance intellectuelle en lisant Le canular du XXe siècle, ouvrage d’un négationniste de l’Holocauste nommé Arthur Butz. Il a observé à juste titre, par exemple, qu’il avait été initialement allégué que trois millions de Juifs avaient été tués à Auschwitz et que six millions de Juifs au total avaient été tués. Le chiffre du nombre de morts à Auschwitz a ensuite été ramené à un million, mais le chiffre total était encore estimé à six millions. Comment cela était-il possible, a demandé Butz rhétoriquement. Je n’avais pas de réponse.

[16] En fait, le danger est en grande partie artificiel (Finkelstein, L’Industrie de l’Holocauste, pp. 68-71), mais c’est une autre question. J’aborde ici l’argument de ceux qui invoquent la négation de l’Holocauste pour juguler la volonté d’équilibrer la prise de parole entre les parties adverses, mais qui allèguent également que la négation de l’Holocauste pose un danger clair et actuel.

[17] Je faisais l’analogie avec l’interdiction par l’Allemagne de la publication de Mein Kampf : si elle est vraiment désireuse d’empêcher une résurgence du nazisme, l’Allemagne devrait au contraire rendre obligatoire l’étude critique de Mein Kampf.

[18] Déclaration de 1915 de l’Association américaine des Professeurs d’université.

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