Hiroshima, un crime de guerre ‘humanitaire’ annonciateur de la doctrine militaire américaine

Hiroshima, un crime de guerre ‘humanitaire’ annonciateur de la doctrine militaire américaine

Les États-Unis ont bombardé le Japon en 1945 pour démontrer leur puissance à l’URSS. Il s’agissait d’intimidation et non de dissuasion, et c’est toujours le cas aujourd’hui

Par Scott Ritter

Scott Ritter est un ancien officier du renseignement du corps des Marines américains. Il a servi en Union soviétique comme inspecteur de la mise en œuvre du traité INF, auprès du Général Schwarzkopf pendant la guerre du Golfe et de 1991 à 1998 en tant qu’inspecteur des armes de l’ONU.

Source : RT, 6 août 2020

Traduction : lecridespeuples.fr

Alors que le monde repense à la décision des États-Unis de larguer deux bombes atomiques sur le Japon à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les 6 et 9 août 1945, la réalité est que l’entreprise nucléaire américaine reste la plus grande menace pour la paix mondiale.

Il y a 75 ans cette semaine, deux bombardiers américains B-29 « Superfortress » ont quitté l’île de Tinian, dans la partie la plus septentrionale des îles Mariannes, à environ 1 500 kilomètres au sud de Tokyo, armés de l’arme la plus récente et la plus horrible du monde : la bombe atomique. Le 6 août, un B-29 surnommé « Enola Gay » a largué une seule bombe contenant 64 kilogrammes d’uranium hautement enrichi au-dessus de la ville japonaise d’Hiroshima. La bombe, surnommée « Little Boy », a explosé avec la force de 15 kilotonnes de TNT. Au moins 66 000 personnes ont été tuées sur le coup, avec 69 000 autres blessées, dont beaucoup sont mortes par la suite de leurs blessures.

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Le Boeing B-29 « Enola Gay » le 6 août 1945, au cours des dernières étapes de la Seconde Guerre mondiale, est devenu le premier avion à larguer une bombe atomique.

Deux jours plus tard, un deuxième B-29, surnommé le « Bockscar », a largué une bombe contenant 6,4 kilogrammes de plutonium au-dessus de la ville de Nagasaki. Cette arme, surnommée « Fat Man », a explosé avec une force de 21 kilotonnes, tuant quelque 39 000 Japonais sur le coup et en blessant 25 000 autres, dont la plupart, comme ceux blessés à Hiroshima, sont décédés plus tard des suites de leurs blessures.

Les historiens américains ont âprement débattu de la moralité de l’action de larguer des armes qui pourraient détruire une ville et sa population en une seule explosion. Au fil des ans, un consensus a été atteint qui justifie l’horreur de l’utilisation de la bombe atomique au motif qu’elle aurait contribué à raccourcir la guerre avec le Japon et, ce faisant, aurait sauvé des centaines de milliers de vies américaines qui auraient été perdues lors d’une invasion des principales îles japonaises, voire la vie de millions de Japonais, qui seraient morts en défendant leur patrie [on peut affirmer avec un assez haut degré de certitude que les vies non-américaines ne pesaient guère dans la balance, comme le démontrent les bombardements intenses contre les villes allemandes & japonaises].

L’un des problèmes de ce récit [en plus de son caractère hautement spéculatif] est qu’il fournit une image inexacte de ce qui s’est réellement passé. Certes, les pertes estimées dans le cas d’une invasion du Japon étaient terribles, du moins à en croire les estimations soient valables. Cependant, la réalité était que le Japon était sur le point de se rendre, et que si, au lieu d’exiger une reddition inconditionnelle, les États-Unis avaient offert des conditions reproduisant l’arrangement d’après-guerre finalement conclu par le général MacArthur (le maintien de la famille impériale et un minimum d’auto-gouvernance japonaise), il y a tout lieu de croire que les Japonais se seraient rendus sans que les États-Unis aient recours à une coûteuse campagne de conquête.

La réalité est que le cercle restreint de Truman, y compris le secrétaire d’État James Byrnes et le secrétaire à la guerre Henry Stimson, étaient en faveur de larguer la bombe atomique sur les villes japonaises non pas tant parce que cela raccourcirait la guerre actuelle avec le Japon, mais principalement parce que cela aiderait à dissuader l’Union soviétique.

Byrnes croyait que « la Russie pourrait être plus gérable » dans une réalité d’après-guerre façonnée non par la possibilité théorique d’une bombe atomique, mais par la capacité destructrice démontrée de la nouvelle arme. Comme le général Leslie Groves, le directeur militaire du projet Manhattan qui a produit les deux bombes américaines, l’a fait savoir aux scientifiques impliqués, « tout le but de ce projet était de soumettre les Russes ».

Cette distinction est essentielle pour comprendre le rôle joué par les armes nucléaires dans la posture et la politique nucléaires américaines aujourd’hui. Les doctrines, comme les organisations et les personnes, sont fortement influencées par les circonstances de leur naissance. Il y a une énorme distinction entre le calcul requis pour justifier l’utilisation d’une arme dans le but de raccourcir une guerre et de sauver des vies, et celui utilisé pour chercher à intimider un futur adversaire potentiel en démontrant la capacité destructrice d’une arme à travers l’anéantissement de deux villes et de leurs populations respectives, qui sans cela n’auraient pas dû être la cible de cette destruction.

Les Américains aiment embrasser le récit de l’utilisation des deux bombes atomiques qui ont visé Hiroshima et Nagasaki comme un acte humanitaire pervers, selon lequel « Nous avons dû tuer des centaines de milliers de personnes pour en sauver des millions. » Vu sous cet angle, la possession continue d’armes nucléaires par les États-Unis serait  un mal nécessaire, car leur existence contribuerait à empêcher, par la dissuasion, l’emploi futur de ces terribles armes de destruction massive.

Mais lorsqu’on considère les choses à travers une lentille qui reflète la réalité de la genèse de la bombe atomique, à savoir qu’il s’agissait d’une force d’intimidation dont la puissance devait être démontrée par le meurtre de centaines de milliers de personnes, la plupart étaient des civils qui autrement aurait survécu, la bombe atomique et sa progéniture n’apparaissent plus un mal nécessaire, mais plutôt comme le mal pur personnifié.

Les États-Unis luttent depuis longtemps avec la nécessité d’équilibrer la notion de « guerre rendue facile » par l’existence d’armes nucléaires et la tentation de les utiliser qu’une telle philosophie favorise d’une part, et la dure réalité des représailles des autres puissances nucléaires s’ils devaient céder à la tentation de les utiliser d’autre part. Le fait qu’au fil des ans, les États-Unis aient envisagé d’utiliser des armes nucléaires pour résoudre de rudes conflits non nucléaires (la Corée, le Vietnam et l’Irak viennent à l’esprit) ne fait que souligner le fait que l’intimidation, et non la dissuasion, est leur principale valeur.

Le fait que les États-Unis continuent de concevoir et de déployer des armes nucléaires sur la base de leur « utilisabilité » devrait envoyer un frisson dans l’échine de chaque citoyen américain, et même de chaque citoyen du monde. Cela est particulièrement vrai maintenant, étant donné l’ambivalence actuelle des États-Unis à l’égard du type de contrôle des armements qui contribuait auparavant à réduire le risque de conflit nucléaire involontaire. Au cours des 20 dernières années, les États-Unis se sont retirés du Traité sur les missiles anti-balistiques et du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, et sont sur le point de permettre au nouveau Traité de réduction des armements stratégiques d’expirer sans remplacement.

Au lieu de redoubler d’efforts pour tenter de relancer le contrôle des armements, les États-Unis semblent concentrés sur le fait de jouer les gros-bras en déployant de nouvelles ogives à « petit rendement » sur des missiles balistiques lancés par sous-marins (SLBM). Évoquons également les tests aéronautiques et le développement de têtes nucléaires plus destructrices pour les missiles balistiques intercontinentaux Minuteman III, armés de trois multiples véhicules de rentrée pouvant être ciblés indépendamment, malgré le fait que la force opérationnelle Minuteman III soit déployée avec une seule ogive.

Les politiciens et les planificateurs militaires américains peuvent chercher à apaiser un monde inquiet en insistant sur le fait que ces actions, et d’autres semblables, ne visent qu’à renforcer la capacité de dissuasion de l’entreprise nucléaire américaine. Mais le monde ne doit pas être dupe. Il y a 75 ans, les États-Unis ont assassiné des centaines de milliers de Japonais dans le seul but d’intimider la Russie. Un exercice récent impliquant le SLBM « à faible rendement » récemment déployé, dans lequel le secrétaire à la Défense a pratiqué les procédures de largage des armes dans un scénario impliquant le ciblage des forces russes en Europe, doit être considéré à l’ombre de cette histoire. L’intimidation, et non la dissuasion, a été, est et sera toujours le moteur de l’arsenal nucléaire américain. Comme pour toute terreur de cour de récréation, le problème n’est pas de savoir si les États-Unis utiliseront ces armes, mais quand.

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