Haut-Karabakh: l’Arménie et l’Azerbaïdjan n’ont plus peur de la guerre

Haut-Karabakh: l’Arménie et l’Azerbaïdjan n’ont plus peur de la guerre

par Alexandre Lemoine

Le conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie ne se poursuit plus seulement sous la forme de fusillades à la frontière, mais également sous la forme d’actions politiques et sociales engagées par les deux belligérants l’un contre l’autre. Ce qui témoigne du délaissement de ce conflit et de son danger pour les sociétés – arménienne, azerbaïdjanaise et des pays voisins.

En général, les conflits régionaux se transforment en proxy-guerres d’acteurs extérieurs et sont attisés par les actions de ces acteurs. Mais pas dans le conflit azerbaïdjano-arménien. Seule la Turquie cherche à attiser la tension. A l’aide de ce conflit Ankara tente de montrer ses muscles dans le Caucase, le considère comme une partie de sa confrontation politico-historique avec Erevan, ainsi que comme un gage d’alliance inéquitable avec Bakou.

Mais même pour les Turcs il existe une certaine limite d’escalade laquelle ils ne franchiront pas, au moins parce qu’Ankara se retrouverait dans une fourchette très désagréable. Si le conflit dégénérait jusqu’au stade de guerre ouverte (peu importe que ce soit sur le territoire de l’Arménie ou du Haut-Karabakh), alors Recep Erdogan devrait choisir entre un affrontement direct contre les forces russes qui garantissent la sécurité des deux territoires et l’humiliation publique après s’être retiré et avoir perdu la face. Ce n’est pas la Syrie mais la sphère d’influence russe, et le Kremlin ne sera certainement pas prêt à s’entendre avec le dirigeant turc sur une expansion militaire limitée de la Turquie.

La Russie elle-même, qui n’est pas seulement une alliée de l’Arménie dans le cadre de l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC) et un garant informel de facto de l’indépendance du Haut-Karabakh, mais également un partenaire important de l’Azerbaïdjan, et de ce fait qui ne souhaite pas aggraver le conflit jusqu’à une situation où elle devra faire un choix au profit de l’Arménie.

Et les Etats-Unis, qui sont toujours prêts à créer un foyer de tension à la frontière russe, mais qui ne travaillent pas non plus pour rapprocher une guerre azerbaïdjano-arménienne. Et il ne s’agit pas tant du puissant lobby arménien à Washington, mais plutôt d’investissements colossaux de l’Occident dans la construction de gazoducs d’exportation d’Azerbaïdjan en Europe en contournant la Russie. Une guerre anéantirait cette infrastructure (ce qui serait fait par les Arméniens eux-mêmes qui souhaitent la destruction des sites stratégiques de l’Azerbaïdjan, ou alors par les militaires russes par le biais des Arméniens), or le risque d’une guerre rend ces gazoducs peu fiables et donc peu attrayants pour les fournisseurs de gaz européens.

En ce qui concerne l’un des principaux fournisseurs d’armes à Bakou, Israël, il se moque complètement des querelles azerbaïdjano-arméniennes. Il arme l’Azerbaïdjan pour un futur conflit armé contre l’Iran, c’est pourquoi il ne souhaite pas que les Arméniens détruisent ces armements.

Par conséquent, c’est l’Arménie et l’Azerbaïdjan qui jettent eux-mêmes de l’huile sur le feu. Suite aux efforts des politiques et des nationalistes locaux le conflit azerbaïdjano-arménien est devenu l’un des bastions idéologiques du processus de construction des deux Etats indépendants après leur sortie de l’URSS. Toute la politique étrangère de l’Arménie et une grande partie de la politique nationale tournent autour de la confrontation avec l’Azerbaïdjan, toute comme les politiques azerbaïdjanaises autour de l’Arménie.

Les deux pays sont depuis longtemps en conflit selon le principe du jeu à somme nulle – tout gain d’une partie (économique, d’image et même culturel) est perçu comme la défaite de l’autre. Cette obsession et la somme nulle empêchent les élites de comprendre que les deux Etats ne vivent pas dans un espace clos, qui tournent en rond, mais qu’ils sont deux petits Etats-tampons.

Ainsi, le porte-parole du ministère azerbaïdjanais de la Défense a récemment déclaré que son pays pourrait lancer une frappe contre la centrale nucléaire de Metsamor en Arménie. Ce n’est pas un activiste local ou un politologue qui a parlé de la disposition à organiser dans le Caucase un nouveau Tchernobyl avec la contamination de l’Arménie, de l’Iran, de la Turquie, de la Géorgie, de la Russie et même de l’Azerbaïdjan, mais le représentant officiel du ministère de la Défense du pays. Un homme qui, au même titre que le ministre, exprime le point de vue officiel du ministère.

L’Arménie a immédiatement rebondi sur cette erreur – si auparavant Erevan parlait souvent et beaucoup d’une éventuelle frappe contre le réservoir de Mingachevir (dont la destruction ne serait pas une menace pour les voisins, mais détruirait la moitié de l’Azerbaïdjan et tuerait beaucoup d’habitants), à présent l’Arménie a décidé de montrer à tous sa responsabilité. Elle a déclaré que contrairement à Bakou elle tenait compte des intérêts des autres et n’avaient pas l’intention d’attaquer les sites d’infrastructure gazière et pétrolière sur le territoire azerbaïdjanais. ‘ »Nous estimons que les communications pétrolières et gazières traversant cette région appartiennent aux compagnies internationales, et ces compagnies doivent être sûres que l’Arménie est un garant et non un consommateur de la sécurité », a déclaré le porte-parole du ministère arménien de la Défense.

Cependant, c’est la population qui apporte la plus grande contribution à l’incendie du conflit. La haine envers les voisins inculquée par les élites a atteint un tel niveau dans les deux pays que les « parents » ne contrôlent plus le comportement de leurs progénitures.

Il ne s’agit même pas du fait que les gens dépensent une quantité colossale de ressources humaines et d’énergie pour reproduire et élever le degré de cette haine. La peur de la guerre a pratiquement disparu dans les sociétés (davantage dans l’azerbaïdjanaise qu’arménienne). Les Arméniens sont convaincus que leur armée (dont le potentiel du point du vue des effectifs et des armements est largement inférieur par rapport à l’Azerbaïdjan) chassera les voisins comme dans les années 1990, tout en oubliant que nous sommes déjà en 2020.

Alors que le public azerbaïdjanais est persuadé que les forces armées modernisées grâce aux pétrodollars permettront de mener une blitzkrieg dans le Karabakh, tout en oubliant qu’hormis la nécessité de franchir la puissante défense du Karabakh ils devront faire face aux forces non seulement arméniennes, mais également russes.

C’est pourquoi les autorités locales d’Erevan et de Bakou (qui savent ce qui peut être fait ou non) doivent tenir compte de cette haine. Et si l’Arménie sait encore retenir les élans sociaux parce qu’elle tire encore un profit du statu quo dans le conflit du Haut-Karabakh (territoire contrôlé par les Arméniens après tout), la situation du président azerbaïdjanais Ilham Aliev est bien plus compliquée. La population revancharde descend dans la tue, envahit le parlement et exige agressivement de reprendre le Karabakh, c’est-à-dire accomplir un point important de l’accord social entre les habitants du pays et la dynastie Aliev.

Et si les querelles sociales azerbaïdjano-arméniennes concernaient uniquement ces deux pays ou se déroulaient sur internet, ce serait une chose, or telles des métastases elles commencent à se répercuter sur les pays voisins.

Alexandre Lemoine

source:http://www.observateurcontinental.fr/?module=articles&action=view&id=1803

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