Le défi de la fragilité

Le défi de la fragilité

La pandémie du coronavirus dont nous subissons actuellement les effets nous aura mis en présence de notre universelle fragilité. Notre propre fragilité et celle des gens qui nous sont chers nous ramènent à l’essentiel, et nous rappellent qu’en dernière instance seuls l’amour et l’amitié peuvent donner son plein sens à l’existence humaine.

Comment pourrait-on affirmer, à la suite de Pascal, que « l’homme passe infiniment l’homme » (Pensées, Lafuma 131 ; Brunschvicg 434) ? L’expérience de l’amitié authentique est ce qui nous révèle le mieux à nous-mêmes, car elle porte au jour le soi humain profond qui se découvre dans la relation éthique que chacune et chacun entretient avec soi. C’est là que peut se trouver cette infinité qui permet de mieux entrevoir toute la portée du précepte : Aime ton prochain comme toi-même

Les biens dont l’échange assure des amitiés durables proviennent ainsi du fond de nous-mêmes, dans l’expérience intime de penser et d’aimer, dans le désir de justice, la quête de sens ou de vérité. 

Une fois considérée sur le modèle de l’amitié authentique, la société politique n’a plus rien d’une homogénéité réductrice, d’un nivèlement. Elle est animée au contraire par le respect et le partage de l’altérité, de la différence, dans l’identité la plus profonde qui soit, celle de l’esprit, ou du bien.

Ce qui les manifeste, en revanche, c’est précisément l’amitié, puisque je les partage alors avec mon ami ou mon amie et que je les vis dans la réciprocité qu’ils alimentent et font durer.

Les biens communs

Le paradoxe c’est que ces biens, donnés pourtant dans l’expérience personnelle, sont tous en réalité des biens communs, « diffusifs de soi ». Les biens matériels divisent : il ne reste plus que la moitié de cette pomme pour vous car j’ai mangé l’autre. Les biens culturels, spirituels, d’ordre moral, unissent et au lieu de s’épuiser croissent à mesure qu’on les distribue.

Il n’empêche que l’attachement à de tels biens ne peut se réaliser que dans le rapport à soi d’abord. Le cas extrême du barbare, ou de l’homme pervers, le manifeste à contrario, puisqu’ils sont immédiatement rejetés par celui qui est tellement divisé contre lui-même qu’il n’a plus de soi véritable à aimer et qu’il hait tout ce qu’il y trouve, à commencer justement par son humanité. La haine désire tout simplement faire du mal et que cesse d’exister ce qu’elle déteste ; elle est proprement homicide et permet de comprendre au moins partiellement les horribles massacres qui ont marqué le XXe siècle, Auschwitz en tête, sans oublier les goulags soviétique et chinois.

Aussi, remarquait Aristote :

« [L]’œuvre du politique consiste surtout, de l’avis général, à engendrer l’amitié » (Éthique à Eudème, VII, 1, 1234 b 22-23). 
« [N]ous pensons que l’amitié est le plus grand des biens pour les cités car elle évite au maximum la discorde » (Politique, II, 4, 1262 b 7-8). 

L’amitié ressortit plus que la justice même à l’éthique.

« Quand les hommes sont amis il n’y a plus besoin de justice, tandis que s’ils se contentent d’être justes ils ont en outre besoin d’amitié, et la plus haute expression de la justice est, dans l’opinion générale, de la nature de l’amitié » (Éthique à Nicomaque, VIII, 1, 1155 a 26-28). 

L’amitié plus que nécessaire

Bien plus que nécessaire, l’amitié est donc en outre avant tout quelque chose de noble et de beau. Notre ami est un autre soi (EN IX, 9, 1069 b 6-7, et 1170 b 6-7). La vie proprement humaine se définit avant tout par la perception et la pensée (aisthêsis et noêsis) (cf. 1170 a 13 sq.). Or vivre et être conscient de vivre ne font qu’un : percevoir que l’on perçoit, penser que l’on pense (1170 a 32). En ce qu’elle a de meilleur, l’amitié est ainsi un partage de ce que la conscience d’exister de l’autre a également de meilleur (cf. 1170 b 2-8 ; b 10-12). Il s’agit ici, bien entendu, de la pensée méditante, que l’on peut partager même avec ses ainés les plus vulnérables.

On le voit, une fois considérée sur le modèle de l’amitié authentique, la société politique n’a plus rien d’une homogénéité réductrice, d’un nivèlement. Elle est animée au contraire par le respect et le partage de l’altérité, de la différence, dans l’identité la plus profonde qui soit, celle de l’esprit, ou du bien. La plus haute perfection pratique de la personne est précisément cette communication de biens qui se fait dans l’exercice de la justice, mais mieux encore dans l’amitié. Le bien visé alors par la personne et la société n’est pas autre chose que le bonheur. Nous nous associons entre humains en vue de la vie heureuse, dans la communication de biens tels que le pain, l’eau, les soins du corps, mais aussi l’art, la connaissance, la justice, l’amitié et l’amour, qui sont — loin après Dieu, certes — les biens communs par excellence.

La fragilité qui éveille l’amitié

La pandémie du coronavirus dont nous subissons actuellement les effets nous aura mis en présence de notre universelle fragilité. Or, dans un petit chef-d’œuvre intitulé Amour et fragilité (Québec, PUL, Kairos, 2015), Gaëlle Fiasse a mis en lumière la contribution essentielle à nos sociétés des personnes souffrant de déclins cognitifs – et déclarées dès lors « démentes » – ou vivant en situation de handicap.

« La fragilité, écrit-elle, provient d’une tension entre deux traits spécifiques : ce qui est précieux et ce qui est cassable. Elle renvoie à la possibilité d’une perte, mais elle évoque précisément l’éventualité d’une perte de quelque chose qui suscite l’admiration et le respect. Il n’est dès lors pas étonnant de constater que les réflexions sur la fragilité humaine invitent également à se demander ce qu’est la dignité humaine » (p. 9). Aussi recevons-nous des personnes en situation de très grande fragilité « une conscience accrue de notre propre condition de vulnérabilité et de mortalité. Et, faut-il y insister, l’intégration de celle-ci peut susciter un éveil extraordinaire à vivre davantage en vérité et à aimer plus (p. 116) ».

La personne soignante reçoit ainsi de la personne malade une force nouvelle de connaissance de soi et d’amour. Tant et si bien que les personnes en situation de fragilité ou de handicap peuvent s’avérer des éveilleuses extraordinaires d’humanité, « car, qu’on le veuille ou non, les côtoyer nous oblige à quitter nos routines et nos habitudes les plus ancrées. Les projets, petits ou grands, doivent céder le pas à une plus grande présence aimante » (p. 117). C’est bien ce que nous avons vécu et vivons. Ici comme ailleurs, on voit qu’en dernière instance seuls l’amour et l’amitié peuvent donner son plein sens à l’existence humaine.


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